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Le grand témoin
Edgar Morin : « L’improbable peut arriver »

Edgar Morin est le grand témoin de ce centième numéro d’ Imagine. L’entretien qu’il nous a accordé a été réalisé sur la base d’idées clés exprimées dans son livre La voie. Un ouvrage sous-titré Pour l’avenir de l’humanité, qui entre parfaitement en résonance avec la ligne éditoriale de notre magazine, depuis ses débuts.

Résistant au nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale – un épisode de sa vie qui l’a fortement marqué –, infatigable chercheur et sonneur d’alerte au gré d’un immense itinéraire de penseur et d’écrivain, le sociologue-philosophe Edgar Morin (93 ans) est une vraie figure morale et intellectuelle de notre époque.

Tout être humain est habité par un dialogue entre un « logiciel égocentrique  » et un « logiciel communautaire/altruiste », comme vous l’expliquez si joliment. Comment se fait-il qu’aujourd’hui, dans notre société occidentale, le logiciel égocentrique ait pris le dessus ?
L’histoire de notre société coïncide avec un progrès de l’individualisme. Ce qui comporte des aspects extrêmement positifs, puisque cela permet d’échapper aux diktats de la famille ou des parents pour se marier et choisir un métier notamment. Mais le revers de la médaille est que cette évolution a développé la partie égocentrique et égoïste de notre personne. Cette progression de l’individualisme s’est faite en même temps que la régression des multiples solidarités existantes. A commencer par celle de la grande famille. Avec trois générations qui vivaient souvent sous le même toit, par exemple. Ce qui n’empêchait certes pas les conflits mais constituait un tissu de solidarité. Et puis il y avait des solidarités de village, qui se sont désintégrées avec la décadence des campagnes. Il y avait aussi les grandes solidarités professionnelles qui se manifestaient notamment dans l’action syndicale. Elles se sont effilochées avec les différences de statut et d’origine ethnique.
Et puis nous avons vu aussi un progrès de l’anonymisation. Autrefois, quand deux personnes se rencontraient dans une rue de village ou dans une cour d’immeuble, elles se reconnaissaient et se saluaient. Cette pratique – apparemment superficielle – est en fait profonde. J’ai vécu dans le Paris d’avant-guerre, quand j’étais adolescent, où les gens se parlaient dans le métro. J’ai vécu plus tard dans un grand immeuble de la place d’Italie où les gens ne se saluaient même pas dans l’ascenseur. L’anonymat progresse à peu près partout. Les machines automatiques remplacent les contacts humains. Les pressions pour gagner en productivité et en compétitivité pèsent sur les gens et les renferment sur eux-mêmes. L’anonymat, l’absence de reliance, le déclin des solidarités : tout ceci favorise l’égocentrisme. Mais notre logiciel du « nous » n’est pas mort. Heureusement il fonctionne dans les couples pendant la période de l’amour, même si celle-ci est fragile. Il existe chez les amis, chez les bandes de copains qui se réunissent. Il y a donc une sorte de résistance dans la société civile. Mais ce sont des microrésistances, qui sont le fait de petits groupes, qui ne durent parfois que le temps des vacances ou d’un concert…
Ces pulsions de solidarité se réveillent en certaines occasions, comme lors du tsunami en Asie ou du tremblement de terre en Haïti. Elles ne demandent qu’à s’épanouir.

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