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édito


Bart, Shiva et le plat pays « apaisé » - édito

Les élections, c’est pour demain. Avec trois scrutins en un, des enjeux multiples à tous les étages et un citoyen qui ne sait plus trop à quel saint se vouer.

Le 25 mai prochain, tel Shiva, le dieu hindou doté de quatre bras, le citoyen lambda s’en ira donc accomplir son noble devoir électoral. Quatre parlements à élire (européen, fédéral, régional et communautaire) et l’avenir de la Belgique en jeu, une 6e réforme de l’Etat à l’appui. Ni plus ni moins.
Avant de prendre ses airs de « danseur cosmique », l’électeur belge ou ressortissant de l’Union (les étrangers étant toujours injustement exclus du scrutin) devra affronter un brouillard de questions : vais-je voter à l’identique partout ou panacher ? Plébisciter un parti ou une personnalité ? Sanctionner l’Europe « antisociale » ou récompenser le gouvernement Di Rupo pour avoir redonné « confiance » à la nation ? Et en Wallonie, et à Bruxelles, que penser du bilan des exécutifs, bon ou mauvais ? Un véritable casse-tête pour « Shiva-le-votant  » qui, dans le système actuel, ne sait plus trop à quel saint se vouer, tant les enjeux sont devenus à la fois multiples et terriblement complexes.

Advienne que pourra !

D’ici là, les plus zélés d’entre nous se plongeront dans les programmes des partis, gros comme des bottins de téléphone, en quête d’innovations politiques.
Les autres se laisseront guider par leurs convictions (ou leurs colères) citoyennes, bercer par leurs habitudes ou porter par le vent de la campagne (débats de haut vol ou buzz intempestifs). Entre esprit civique, je-m’en-foutisme, sens du devoir ou rapide comparatif façon « Test-Achats électoral »…
Viendra enfin le jour J. Ce dimanche-là, les 7,7 millions d’appelés aux urnes, hésitants ou déterminés, amorphes ou remontés, joueront de leurs quatre bras avant de repartir le cœur léger : advienne que pourra, Inch Allah, qu’ils assument désormais…
Puis tombera le verdict avec, dans la foulée, le second tour à la belge : la formation des alliances entre partis victorieux (ou pas). Ces fameux mariages d’amour ou de raison noués entre états-majors, dans le clair-obscur de nos démocraties partiellement représentatives. Qui peuvent, selon les cas, être rapidement conclus ou, à l’inverse, prendre une éternité…

La N-VA en trompe-l’œil

Le 25 mai chez les chrétiens, on célèbre la Sainte-Sophie – du grec Sophia, qui signifie « sagesse » ou « savoir ». Heureux présage ? A confirmer. Car avant cela le vent de la campagne évoqué plus haut viendra forcément du Nord. Sec ou glacial. Avec, parmi les nombreuses incertitudes en vue, « le » nœud gordien de cette méga-élection  : le score effectif de la Nieuw- Vlaams Alliantie de Bart De Wever. L’homme de tous les dangers. Celui qui, sauf surprise (un résultat élevé du CD&V, par exemple) et malgré une confiance érodée, devrait faire la pluie et le beau temps à l’échelle fédérale – tous les sondages actuels l’annonçant premier parti de Flandre.
On a tout dit (ou presque) de l’intéressé et de sa formation : séparatiste, néolibéral, conservateur, populiste à ses heures. Cette même N-VA qui, en proie à des dissensions internes, a pris les devants cet automne en clarifiant son programme tant sur le plan institutionnel que socio-économique.
Une sortie en trompe-l’œil avec, d’un côté, un appel au « confédéralisme », ce mot policé qui, dans le langage deweverien, signifie à terme le démantèlement pur et simple de la « maison Belgique ». Et de l’autre côté, l’annonce de mesures radicalement de droite comme la suppression de l’index, une baisse des impôts sur les sociétés, le gel de toutes les dépenses publiques jusqu’en 2016, des allocations de chômage limitées à deux ans… Se faisant ainsi le premier défenseur du patronat flamand (le Voka) et s’attirant au passage les foudres de ses adversaires jugeant ce projet « excessif, provocateur et inacceptable ».
La N-VA a-t-elle réellement l’intention de gouverner ? Son chef de file, actuel bourgmestre d’Anvers, acceptera-t-il de « se mouiller » ? Comment se comporteront les libéraux (Open VLD et MR) et les sociaux-chrétiens flamands (CD&V), pas complètement éloignés de la ligne socio-économique de la N-VA ? « En politique, rappelle à juste titre le directeur du Crisp, Jean Faniel (lire en p.10 et 18-19), c’est le score électoral qui prime. De là découle véritablement le rapport de forces. »

Di Rupo Ier, l’attelage improbable

La Flandre (et par ricochet tout le pays) est donc sur le qui-vive. Et nul ne sait si la N-VA va confirmer ou infirmer son score insolent de 2010 (17, 4 % des voix, 27 sièges à la Chambre). En attendant, De Wever est (et reste) le caillou dans la chaussure du gouvernement Di Rupo. Lequel rêverait officiellement de repartir pour un mandat – ce qui reste à confirmer le soir de l’élection où, dans l’obscurité partielle évoquée plus haut, aucun parti n’échappera complètement à la ritournelle bien connue : opportunités, reniements et trahisons…
Ce même gouvernement sorti des ténèbres le 11 octobre 2011 au terme d’un interminable feuilleton. Souvenons-nous : Leterme II au tapis, 541 jours en affaires courantes, les marchés qui s’affolent, la Belgique qui vacille… Et l’irruption, ô miracle noir-jaune-rouge ! d’un mage venu de Mons, Elio-le-sauveur et son attelage improbable (six formations), une 6e réforme de l’Etat sous les essieux. Un francophone au 16 rue de la Loi, du jamais vu depuis Edmond Leburton, 40 ans auparavant (1973).
Ce même exécutif dominé par le centre-droit qui, dans sa déclaration gouvernementale de 2011 [1], promettait de transformer la Belgique en « un pays modèle au cœur de l’Europe », qui ne laisserait « personne au bord du chemin » et offrirait « un avenir meilleur pour tous ». Avec, à la clé, une réforme « fondamentale  » de l’Etat et une économie « saine et performante ».

« For-mi-dables ! »

Y est-il parvenu ? L’histoire le dira. Une certitude : en un temps record (deux ans), Di Rupo Ier a posé les jalons d’une réforme de l’Etat effectivement historique avec un transfert inédit de compétences (fiscalité, allocations familiales, soins de santé…) du Fédéral vers les entités fédérées pour un montant total de 17 milliards d’euros, soit une augmentation de 40 % environ de leurs moyens [2]. Le travail accompli n’est donc pas mince. Mais à quel prix ?
« La Belgique va de l’avant », s’est félicité le Premier ministre, le 3 décembre dernier, en louant l’« apaisement du pays » et la « confiance des marchés ». Les finances publiques ont été assainies. Le déficit budgétaire « excessif » serait derrière nous. On nous promet un retour à l’équilibre pour 2015. Et, en bon élève de la classe des « 27 », Bruxelles a, comme on dit, « répondu aux exigences budgétaires de la Commission européenne ».
Cerise sur le gâteau : les Belges sont devenus en quelques mois des winners, du Nobel de physique aux Diables rouges, ce qui nous rend tous « for-mi-dables », comme dirait Stromae.
Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes… Pas sûr.
Car derrière l’euphorie générale, il y a d’autres signes qui ne trompent pas.

Voyants au rouge

La Belgique n’est ni la Grèce ni l’Espagne. Elle ne vit pas non plus une crise de régime comme ses voisins français. Mais les premiers effets de l’austérité se font clairement ressentir. Et plusieurs voyants sont désormais au rouge.
Le chômage baisse péniblement. Le nombre de faillites demeure en hausse. La misère gagne du terrain : un Belge sur huit vit aujourd’hui au-dessous du seuil de pauvreté (15,3 %) ; près d’un enfant sur cinq (18,7 %) et un demandeur d’emploi sur trois (31 %). Le pouvoir d’achat reste relativement bas. La réforme de l’emploi (durcissement du stage d’attente, dégressivité du chômage…) s’annonce catastrophique à terme : au 1er janvier 2015, 55.000 demandeurs d’emplois pourraient ainsi être privés de leurs allocations et les CPAS, déjà débordés de toutes parts, seront priés de servir d’ultimes recours. Les plans de licenciement se succèdent dans de nombreuses communes. Et les inégalités sociales se creusent, ce qui s’avère franchement « toxique » pour le vivre-ensemble, comme le démontre brillamment l’épidémiologiste Richard Wilkinson, auteur de Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous (lire notre entretien en p 28-29). Quant aux enjeux environnementaux, ils sont toujours très loin dans la liste des priorités.
Bref, la Belgique est encore loin d’être devenue ce « pays modèle au cœur de l’Europe » qui « ne laisse personne au bord du chemin ».

En « âme et conscience »

Dans ce contexte social en apparence « apaisé », mais qui s’annonce en réalité fort peu prometteur, 7,7 millions d’électeurs sont donc appelés aux urnes le 25 mai prochain. Ils devront désigner quatre assemblées (fédérale, régionale, communautaire et européenne) et autant d’élus appelés à gouverner « en leur nom ». Dans un régime politique qui marque d’évidents signes d’essoufflement. On pourrait disserter longuement sur le « désenchantement citoyen » ou sur les effets néfastes de la démocratie 2.0 (idées simplistes, culte des sondages, absence de pédagogie politique, course aux phrases choc…). On pourrait également s’inquiéter de la perte de souveraineté grandissante et de l’impuissance de nos élus, écartelés entre leur électorat et une kyrielle de donneurs d’ordre, de l’Union européenne au monde économique et financier. Mais dans ce dossier préélectoral, Imagine a plutôt pris le parti de réinterroger ce fameux principe fondateur : « un homme, une voix ». Un système que d’aucuns, l’ex- Premier ministre Mark Eyskens (CD&V) en tête (lire son entretien en p.15), jugent aujourd’hui « rudimentaire et dépassé ». Et d’explorer, en parallèle, les alternatives à la démocratie représentative.
Un système désuet qui ne répond plus forcément aux attentes d’une époque et de l’électeur qui, pauvre Shiva !, les bras ballants face aux urnes, écrasé par la complexité des enjeux, ne sait plus trop à quel saint se vouer.

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

[2Lire le Courrier hebdomadaire du Crisp n° 2180.

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