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Les Afghans

Pétard. C’est curieux comme un mot peut changer de sens avec les années. Au début des années septante, « afghan » n’était qu’un label d’origine pour pétard de qualité : « Waouh ! C’est de l’afghan ! »

Dans les années quatre-vingt, ce fut ce Vietnam russe où l’Armée Rouge se faisait couper les jambes par des bergers en battle dress et des talibans en Ray-Ban. Et depuis lors, c’est un de ces pays en perpétuelle guerre civile où je me réjouis chaque matin de ne pas être né. Mais si vous dites « les Afghans », aujourd’hui, tout le monde songera d’abord à ces familles qui, depuis quelques mois, sollicitent désespérément l’asile politique auprès des autorités belges.
Face à eux, Maggie De Block, qui bouffe trois immigrés chaque matin au petit déjeuner, et qui campe sur une ligne « sévère mais juste » si populaire chez nous : cinq minutes pour la Croix-Rouge, cinq minutes pour les wagons plombés. Dans ce monde à feu et à sang, où des centaines de noyés viennent bronzer, les bras en croix, sur les plages de Lampedusa, la secrétaire d’Etat Open VLD « à l’asile et à l’immigration » se vante même d’avoir fait 125 millions d’économies sur son budget 2013 : c’est vous dire si elle a le sens de l’accueil [1]
Et d’abord, pourquoi accueillir les Afghans ? L’Afghanistan « n’est pas en guerre ». Et puis, où est l’urgence ? Chez ces gens-là, on dort debout dans les montagnes, les pieds dans la neige, au milieu de ses moutons. Pour eux, une église à double vitraux, c’est déjà un hôtel trois étoiles. Et on leur paye même l’avion du retour ! C’est pas généreux, tout ça ?

Explosif. Evidemment, si l’on va faire un tour sur le site des Affaires étrangères, le topo est un peu différent [2]
Ne pas confondre tourisme et immigration. « Des zones entières du pays, en ce compris les grandes agglomérations, font face à une insurrection armée contre les forces afghanes et les forces de l’OTAN. Le conflit occasionne plus d’un millier de morts violentes chaque année. Le danger peut prendre la forme d’attentats à la bombe, d’attaques suicides, d’enlèvements, de confrontations armées, d’attaques le long des routes, qui visent les ONG, les organisations internationales, les entreprises privées et touchent de façon indiscriminée les personnes présentes alentour (…). De manière générale, le Sud et l’Est du pays sont à éviter à tout prix car le danger y est extrême. » Nos Afghans, c’est sûr, doivent habiter le Nord et l’Ouest. En outre, s’ils restaient plus longtemps chez nous, ils finiraient par parler l’afghan avec l’accent flamand. Or, « la menace d’actes terroristes ou criminels contre les étrangers est très importante » (ibidem). Vous vous rendez compte ? S’ils passaient pour une famille de dentistes anversois en plein trekking ! Pour leur propre sécurité, il convient donc de les expulser rapidement. CQFD. Il n’y a pourtant pas de quoi rire. Un ange noir plane sur cette histoire. Celui d’Aref, 22 ans, jeune Afghan arrivé chez nous en 2009, à qui l’on a, à quatre reprises, refusé le droit d’asile, et qui est mort, là-bas, sous les balles des talibans, après être retourné « volontairement » chez lui au début 2013.

Bombe. « Très bien. Si tu aimes tant les Afghans, loge-les dans ton salon ! » Objection retenue, votre Honneur. C’est vrai. Nous avons tous l’hospitalité d’autant plus démonstrative qu’elle ne nous coûte ni un geste, ni un radis. Droit d’asile pour tous, but not in my bed. Le syndicat universel des « Yaka ». Je n’exonère donc pas nos responsabilités individuelles. Mais seul l’Etat et quelques associations ont les moyens humains et matériels de faire face à ces catastrophes collectives. C’est vrai aussi.
Dans le périmètre européen, nous vivons souvent dans l’illusion d’une paix et d’une sécurité relatives. Malgré la Grèce et l’Espagne, quand nos entreprises ferment, c’est encore une misère « de riches », bardée d’assistantes sociales, de plans sociaux et de restos du cœur. Sur nos écrans télé, les guerres exotiques et les cataclysmes tropicaux n’ont, finalement, sur le cours de nos vies, pas plus d’importance que les attaques de zombies et les explosions de grenades dans nos jeux vidéos.
C’est normal : l’esprit humain cherche la tranquillité. L’instinct de survie qui pousse les réfugiés à fuir les zones de combat, c’est aussi celui qui nous pousse à fermer les yeux sur ces horreurs. Finalement, oui, finalement, seuls les demandeurs d’asile qui encombrent nos trottoirs, seuls les enfants et les femmes qui dorment dans nos églises, seuls ceux-là nous rappellent que nous habitons la même planète bleue - et que le monde est vraiment en feu.
Or, quand un bateau brûle, on se déroute pour recueillir les naufragés. Ce n’est pas du droit international. C’est le droit de la mer. C’est le droit de la Terre. Et voilà tout. Si Maggie De Block ne sait donc pas quoi faire de ses 125 millions, moi je le sais. Depuis 2004, des militaires belges sont casernés en Afghanistan « pour aider les Afghans ». Et si on commençait par aider ceux qui frappent à notre porte ?

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Le Vif, 11-10-2013.

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