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La soupe à la quenelle

Tsunami. Cette année, j’ai eu du mal à présenter mes « meilleurs vœux ». Comme un sourd pressentiment. Un os dans la gorge.

Ma petite famille et moi, nous nous portons pourtant bien. J’entre dans les soixantièmes rugissants plein d’amour et de projets. Même pas grippé. Mais entre le Pacte de Stabilité Budgétaire Européen et le Grand Marché Transatlantique, entre la soupe à la quenelle Mbala et les « Water- Closeries » élyséennes, entre la (énième) réforme du « statut » de l’artiste belge et Maggie De Block en hôtesse d’accueil à l’asile et à l’immigration, je me sens comme un touriste allemand en bermuda, avec femme et enfants sur une plage exotique, qui aperçoit soudain un drôle de truc à l’horizon dans son Rolleiflex. Si vous voyez ce que je veux dire. En attendant, les premières semaines de 2014 auront surtout témoigné d’une extraordinaire confusion idéologique. Comme si, noyé dans le flux tendu des JT et des réseaux sociaux, on ne distinguait plus une véritable info d’un fake, un reportage « sérieux » d’un épisode de Plus belle la vie, et un article du Figaro d’un canular du Gorafi [1].

Sodomie. Interdit de spectacle, Dieudonné et ses quenelles « dans le fion du sionisme » a ainsi été rhabillé en martyr de la liberté d’expression. Si ses permanentes saillies antisémites [2] et ses fréquentations d’extrême droite ne vous ont pas encore dégoûté du personnage, visionnez sur YouTube son interview à la télévision iranienne [3]. Vous le verrez, avec l’onctuosité d’un chanoine, et sans un pet d’humour, faire l’apologie du chiisme radical et de l’Iran théocratique. « Antisystème » avec Le Pen et Khomeini, même pas dans mes pires cauchemars ! Manuel Valls, qui vient de stigmatiser collectivement les Roms au nom de la République, n’est certes pas le mieux placé pour lui faire la morale. En saisissant 650.000 euros au domicile de Dieudonné, et en l’obligeant à payer ses amendes pour injures raciales, le ministre de l’Intérieur s’est replié sur un terrain plus sûr. C’est la jurisprudence Al Capone : couvert d’un manteau de cadavres, le vieux chef de la mafia était finalement tombé pour fraude fiscale.

DSK für alles. Thèmes éternels  : le cul et les écus. L’autre héros vénéneux de cette rentrée fut François Hollande. D’accord, la saga Trierweiler-Gayet, et les érections présidentielles en scooter, avec la mallette de la force de frappe sur le porte-bagage, on s’en tape. Je vous parle, moi, de son « infidélité » à son programme et à ses électeurs. Car Hollande semble avoir pu, d’un coup de braguette magique, masquer le brutal tournant libéral de son quinquennat. En alignant sa politique économique sur celle du MEDEF, il a pourtant fait basculer tout le centre de gravité du PS français vers le centre-droit. Ils vont avaler ça, les députés ? Je le crois. Comme le SPD allemand, qui, il y a peu, a préféré s’allier à la CDU d’Angela Merkel qu’à Die Linke et aux Verts. Mais je ne comprendrai jamais pourquoi, au moment où le capitalisme financier prouve partout son absurde nocivité, une partie consistante de la social-démocratie se précipite aussi rapidement à son chevet. Les Etats européens ont ainsi déjà versé 1.600 milliards d’euros d’aides aux banques entre octobre 2008 et décembre 2011 [4]. L’eurodéputé Philippe Lamberts, dans une étude des Verts européens, en comptabilise 234 supplémentaires en 2012. Dernière nouvelle désopilante  : l’Etat belge a payé « un ou deux » milliards d’euros de trop pour le rachat de Belfius [5]. Un ou deux milliards ! Qu’est-ce qu’on s’amuse. Mais bien sûr, le problème,
c’est le « coût du travail  ». Pas le coût du capital.

Tête-à-queue. Reste que si Hollande a pu se permettre ce tête-à-queue centriste, c’est aussi parce qu’il n’a plus grand-chose à craindre sur sa gauche. Les Verts français sont paralysés par une « solidarité gouvernementale  » qui ne leur a pourtant pas rapporté grand-chose. Quant au Front de gauche, il est sur le flanc depuis que le PCF, aux prochaines élections, a choisi de s’allier seul au PS, dès le premier tour, dans la moitié des villes de plus de 20.000 habitants – dont l’emblématique Paris. Comment, dans ces conditions, incarner une alternative politique ? En Belgique francophone, par contre, l’offre politique s’est à la fois clarifiée et diversifiée. VEGA, la coopérative « rouge et verte » liégeoise, a essaimé dans toute la Wallonie. Elle vient de tenir son congrès de fondation à Charleroi, avec un programme « écosocialiste ». Elle se présentera sans doute aux prochaines européennes avec Vincent Decroly en tête de liste. D’autre part, « à la gauche de la gauche », les frères ennemis d’hier, PTB, PCB et LCR, se sont regroupés sur des listes PTB-GO  ! avec l’appui de plusieurs personnalités (dont Josy Dubié, Lise Thiry et Isabelle Stengers). Avec l’ambition affichée de faire élire plusieurs députés. Le soutien remarqué de la FGTB-Charleroi à l’initiative signale peut-être l’amorce d’un « dévissage » entre le PS et son traditionnel allié syndical. A suivre dans les urnes.

Lutte. Sur la pochette d’un 33 T du GAM, j’ai retrouvé ce vieux texte de 1978 [6] : « Ce qui nous unit et nous anime, ce sont tous les combats auxquels nous avons pu participer, et tous ceux qui les mènent, amis sûrs même s’ils sont lointains, qu’ils appartiennent ou non à tel groupe, à l’un ou l’autre syndicat. Voilà notre parti, parti multiple et sans directive, mais dont les liens souples, mobiles et désirés se sont révélés solides. » Etre aux côtés de ceux qui luttent : en ces temps de grande confusion, cela me semble toujours préserver l’essentiel.

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Site assez rigolo de fausses nouvelles.

[2Il y a, certes, une véritable différence entre « antisionisme » et « antisémitisme », comme mes amis de l’Union progressiste des Juifs de Belgique le prouvent depuis 50 ans. Mais chez Dieudo, c’est un pur artifice sémantique. Il appellerait les Juifs « les Schtroumpfs », cela ne changerait rien à son antisémitisme compulsif.

[4L’Express, 21 décembre 2012.

[5La Libre, 30 janvier 2014.

[6Groupe d’Action Musical, chansons de luttes 74-77.

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