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VIVRE EN SOLO
Ultramodernes solitudes - dossier

Aujourd’hui, un tiers des foyers belges (et européens) sont composés d’une personne seule. Près d’un sur dix est un ménage monoparental. Changements de mœurs, plus grande liberté, vieillissement de la population, toutes ces évolutions vont dans le même sens : une augmentation du nombre de ménages isolés. Avec, derrière les chiffres, une société appelée à se réinventer en termes de mode de vie et de consommation. Tour d’horizon de la planète « solo ».
(Illustrations : Anne Crahay)

« Un ménage sur trois composé d’une personne seule et sans enfant, c’est une transformation vraiment importante en quelques décennies. » Alors qu’en 1970, 4,4 % des hommes et 8,2 % des femmes belges vivaient seuls, ces chiffres passent respectivement à 14 % et 15 % en 2011 [1] Même si ces données sont à prendre avec prudence (les personnes vivant « officiellement  » seules ne le sont pas toujours et inversement), la tendance est claire.
Marie-Thérèse Casman, sociologue à l’ULg et coordinatrice du Panel démographie familiale, pointe divers facteurs. L’allongement de la durée de vie fait naturellement grimper le nombre de veufs et surtout de veuves mais il se combine en plus avec le changement de nos comportements, qui voit le nombre de divorces et de séparations augmenter.
« Désormais, commente son collègue Laurent Nisen (ULg), le couple est perçu en fonction de ce qu’il apporte à l’individu. Ce n’est plus la personne qui est au service du couple et de la famille. Si cette vision est plus prégnante au sein des nouvelles générations, elle se diffuse aussi chez les plus âgées. Mon couple ne me permet plus de m’épanouir ou est un frein à mon développement personnel ? Alors je romps. Et dans les couples plus anciens, où les enfants ont quitté la maison, il est parfois difficile de renouveler son projet à deux. »

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Partager plus, pour consommer moins

Une population qui augmente lentement mais sûrement, cela prend de la place, consomme de l’énergie, accroît le nombre de déplacements… A comportement inchangé, notre impact collectif serait donc lui aussi en augmentation.
En réalité, le chiffre du nombre de Belges en progression n’est en quelque sorte que la pointe de l’iceberg ! Le nombre de ménages, lui, augmente de façon bien plus soutenue, puisque ceux-ci comprennent de moins en moins de personnes. Or qui dit ménage dit logement (et donc utilisation du sol), chauffage, frigo, cuisinière, télévision, ordinateur, souvent lave-linge, lave-vaisselle, voiture… Des équipements courants quelle que soit la composition du ménage, et qui se multiplient donc en suivant la même courbe ascendante.
« Les petits ménages utilisent également plus de produits et d’emballages, et consomment plus d’électricité et de gaz par personne que les grands ménages », constate le Vlaamse Milieumaatschappij Milieurapport Vlaanderen. Achtergronddocument 2010, Sector Huishoudens, VMM, 2011. www.milieurapport.be.

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Investir dans des logements inoccupés et mal isolés

La question du logement se trouve au cœur de cette évolution sociale. Du côté des parents séparés se pose la question de l’espace : offrir à ses enfants un cadre de vie qui ne soit pas inférieur à celui qu’ils ont connu autrefois. « Il y a auprès des enfants un risque de dévalorisation du parent après une séparation, si celle-ci se solde par un espace plus petit », remarque Laurent Nisen, du Panel démographie familiale de l’ULg.

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Au travail
A bureau ouvert, chacun pour soi...

Pour nombre d’entre nous, le travail est l’un des endroits où nous créons le plus de liens, où nous avons le plus de contacts. C’est l’un des arguments sans cesse répété en faveur du travail : sans lui, peu de socialisation et l’isolement qui guette. « On le constate a contrario, remarque Thomas Périlleux, sociologue, professeur à l’UCL et intervenant au CITES (clinique du stress et du travail) [2] : quand les personnes se retrouvent à l’arrêt, leur désocialisation peut être radicale, parfois elles ne s’adressent plus à personne d’autre qu’à nous. »
Pourtant, depuis quelques années, le travail devient lui-même un facteur de développement du sentiment de solitude. Evolution des techniques de management, insécurité et flexibilité en sont la cause dans certaines entreprises et certains emplois.

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Sur le net
Hyperconnecté et seul à la fois

Internet nous isole-t-il ? De l’image de l’adolescent enfermé dans sa chambre avec son ordinateur à celle du célibataire qui drague sans fi n sur un site de rencontres, la perception d’un monde virtuel qui nous atomise n’est pas rare. Le psychothérapeute et chargé de cours à l’UCL Christophe Janssen [3] fait cependant d’entrée une mise au point : « Les TIC (technologies de l’information et de la communication) ne sont pas à prendre comme une cause du sentiment de solitude, ni d’ailleurs comme une solution. Elles vont soutenir certains positivement, quand d’autres vont s’y engouffrer et amoindrir leurs contacts dans la “vraie vie”, IRL (pour In Real Life). »

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Les seniors, un capital social à (re)valoriser

Les personnes âgées sont particulièrement touchées par le manque de contacts avec l’extérieur. Des initiatives visant à recréer du lien social existent, mais elles sont encore insuffisantes.

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Entretien avec Thomas d’Ansembourg
« S’offrir des moments pour revenir vers soi »

Si les amoureux de la solitude sont souvent mal perçus dans notre société de réseaux sociaux et de liens permanents, savoir être seul et l’apprécier pleinement est une vraie ressource et une force. Pour le pédiatre et psychanalyste Donald W. Winnicott, c’est même là qu’est le stade culminant du développement de l’enfant  : il sait se tenir « seul en présence de sa mère », ne pas être happé en permanence par la présence de l’autre. Un apprentissage à favoriser, et souvent à renouveler chez les adultes que nous sommes !
Thomas d’Ansembourg, psychothérapeute et formateur en communication non violente  [4], nous encourage à apprivoiser la solitude, pour en faire notre alliée.

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[1« Un Belge sur sept vit seul », Info Flash, n° 80, 13 février 2007, SPF Economie, chiffres actualisés avec Statbel. Attention, les ménages monoparentaux ne sont par définition pas repris dans ces chiffres.

[2Centre d’informations, de thérapeutiques et d’études sur le stress : www.cites-stress.be

[3Auteur avec Jacques Marquet (dir.) de @mours virtuelles, conjugalité et internet, Academia-Bruylant, 2010, et de Lien social et internet dans l’espace privé, Harmattan-Academia, 2012. Son ouvrage le plus récent : L’illusion au cœur du lien. De l’objet transitionnel à la construction du couple, Harmattan-Academia, 2013.

[4Dernier ouvrage paru : Qui fuis-je ? Où cours-tu ? A quoi servons-nous ? Vers l’intériorité citoyenne, Editions de l’Homme, 2008. www.thomasdansembourg.com.

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