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La finance aux mains des robots

Depuis la crise financière de 2008, un nouveau phénomène a transformé la configuration des marchés boursiers : le trading à haute fréquence. La finance mondiale est désormais dominée par des ordinateurs logés dans des data centers et programmés pour réagir à la nanoseconde aux fluctuations des actifs sur les marchés financiers. Jusqu’à faire sauter la Bourse ?

L’image des Bourses bondées de traders vociférant leurs ordres d’achat et de vente est à remiser au rayon des souvenirs. Désormais, plus de la moitié des transactions financières sur les marchés américains et européens sont automatisées. Ainsi ce n’est plus à Wall Street que les opérations boursières sont ordonnées, mais à une quarantaine de kilomètres de là, dans un immeuble rempli d’ordinateurs, à Mahwah dans le New Jersey, lui-même couplé à un centre de données situé à Basildon, près de Londres. Des logiciels y sont programmés pour répondre à des algorithmes à la nanoseconde, c’est-à-dire au milliardième de seconde ! Telle est la réalité du fonctionnement des marchés financiers en ce début de 21e siècle : des centaines de milliers d’ordres d’achat et de vente exécutés chaque jour par des « robots de la finance ».

Les trois étapes de la transformation

Comment en est-on arrivé là ? La montée en puissance du trading à haute fréquence est le résultat de la transformation qu’ont connue les marchés boursiers depuis la fin des années 1980.
La première étape de cette transformation s’est opérée au cours des années 1990 : dans la foulée de la démutualisation du marché boursier britannique décidée par Margaret Thatcher en 1986, les Bourses européennes et américaines ont été transformées en sociétés privées à but lucratif et se sont retrouvées en concurrence avec des plates-formes boursières électroniques.
La deuxième étape a eu lieu dans les années 2000, avec l’adoption aux Etats-Unis et en Europe de réglementations visant à intégrer les marchés boursiers devenus fragmentés. Aux Etats-Unis, où l’abolition en 2000 de la « règle 390 » par le New York Stock Exchange avait mis fin à l’obligation de réaliser les transactions boursières par des traders présents physiquement dans les murs de Wall Street, le « Reg NMS » [1], adopté en 2004 et entré en vigueur en 2007, a intégré tous les ordres des différentes Bourses et plates-formes électroniques américaines sur la base d’un « meilleur prix national », tandis que l’Union européenne a adopté en 2004 la directive « MiFID » [2] en vue d’intégrer les marchés de capitaux européens.
La troisième étape a fait suite à la crise de 2008 qui a incité les banques, face à l’effondrement des activités liées au risque de crédits dont elles s’étaient nourries, à chercher d’autres sources de revenus et à privilégier pour ce faire le trading à haute fréquence – pour le grand bonheur des Bourses dont les revenus dépendent du nombre de transactions exécutées.

Flash krach

La stratégie du trading à haute fréquence consiste à repérer les différences de prix entre les différentes plates-formes et à enregistrer des profits en achetant au prix le plus bas et en vendant à un prix plus élevé. La rapidité est dans ce cadre le principal facteur de succès : les algorithmes visent à repérer des ordres d’achat ou de vente et à les « doubler » pour empocher la différence entre le prix prévu et celui finalement conclu. Il ne suffit plus de spéculer pour faire une plus-value, il faut désormais le faire à la nanoseconde.
Pour ses défenseurs, le trading à haute fréquence réduit le coût des transactions et augmente la liquidité des marchés. Mais en réalité, la réduction des coûts profite surtout au trading à haute fréquence qui multiplie les transactions, tandis qu’il n’apporte de la liquidité que pour des titres déjà très liquides qui n’en ont pas besoin, plutôt qu’aux entreprises qui ont des difficultés à se financer. Plus de 90 % des transactions des robots de la finance sont en fait inutiles : elles consistent à tester les algorithmes des concurrents et à repérer les réactions potentiellement juteuses en multipliant des transactions directement annulées – c’est ce qu’on appelle le quote stuffing. Dans le pire des cas, les machines s’emballent et un bug informatique prend la forme d’un flash krach [3] – d’où la crainte que le trading à haute fréquence se révèle à terme une krach machine [4].
Comment l’éviter ? Les pistes évoquées parlent d’imposer un « temps de repos » interdisant l’annulation d’un ordre pendant 500 millisecondes après son passage initial, de limiter à une seconde le laps de temps entre deux opérations ou de taxer les opérations annulées qui représentent plus de 90 % du trading à haute fréquence. Sinon les régulateurs publics resteront immanquablement incapables de contrôler des robots opérant à la nanoseconde.

Par Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11
(@ArnaudZacharie)

[1Regulation Market System.

[2Markets Financial Instruments Directive.

[3L’expression est entrée dans le vocabulaire économique après que Wall Street eut enregistré, le 6 mai 2010, entre 14 h 42 et 14 h 50, la plus grande chute et la plus grande remontée des cours de son histoire, débouchant sur l’annulation de plus de 20.000 transactions par les autorités boursières. Une étude de 2012 a depuis lors identifié 18.520 cas de flash krachs ou de bulles ultrarapides entre 2006 et 2011, c’est-à-dire des cours boursiers qui s’effondrent et s’envolent en moins de 650 millisecondes avant de reprendre leur niveau précédent (arxiv.org/abs/1202.1448/). L’introduction en Bourse de Facebook en mai 2012 a connu un phénomène similaire, débouchant sur un black-out de 17 secondes.

[4F. Lelièvre et F. Pilet, Krach machine. Comment les traders à haute fréquence menacent de faire sauter la Bourse, Calmann- Lévy, 2013.

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