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Notre Congo / Onze Congo

Les dessous
de la propagande coloniale

Quels étaient les canaux de propagande durant la colonisation belge au Congo ? Comment ceux-ci ont-ils été véhiculés par l’Etat, l’Eglise catholique, la presse, les milieux économiques ? Que reste-il de ces slogans et autres clichés dans l’inconscient collectif, en Belgique et au Congo ? L’exposition « Notre Congo / Onze Congo » présentée au Musée Belvue à Bruxelles nous plonge au cœur de cette histoire passionnante et troublante à la fois. Petite visite guidée en ligne pour Imagine et entretien avec le grand historien congolais Elikia M’Bokolo, spécialiste de l’histoire sociale, politique et intellectuelle de l’Afrique.

Par Hugues Dorzée

Julien Truddaïu est chargé de projet au sein de l’ONG Coopération éducation culture (CEC) qui organise l’exposition « Notre Congo / Onze Congo » qui se tient jusqu’au 30 novembre au Musée Belvue, à Bruxelles. Il nous raconte, au travers de 15 images triées sur le volet, l’histoire de cette « propagande coloniale déguisée ».


CEC

1. L’œuvre évangélisatrice. « Nous sommes en 1887, deux ans après la conférence de Berlin qui marque l’organisation et la collaboration européennes pour le partage et la division de l’Afrique. C’est une des plus vieilles images de missionnaire au Congo. Au centre, on voit l’homme d’Eglise dans toute sa splendeur, chargé d’évangéliser les masses et de les éduquer. Avec un “avant” et un “après”. A gauche, ce sont les méchants Arabes esclavagistes. A droite, ce sont des Congolais qui, grâce à l’Eglise, ont trouvé le chemin de la civilisation. Ils ont quitté leur pagne, ils prient, ce ne sont plus des âmes perdues, aveuglées par leur religion animiste. »


CEC

2. La « communion des races ». « Cette couverture de L’Illustration coloniale date de 1934. A l’époque, c’est l’âge d’or pour la presse et pour le cinéma. Il y a un foisonnement d’images. Ici, on est clairement dans la propagande, car ce cliché est tout sauf le fruit du hasard. Chaque élément a été mis en scène, mûrement soupesé pour frapper l’opinion : l’enfant noir, nu, sauvage, sorti des fourrés, face à un garçon coiffé du casque colonial, plus grand par la taille. Une situation construite de toutes pièces. Avec ce slogan : « La Communion des Races… par la Cigarette ». Un slogan qui est tout simplement là pour faire rire. La « communion des races » étant impensable à l’époque. »


CEC

3. La bonne ménagère. « Il s’agit là d’une image qui date des années 50 et qui se trouvait au fond de la boîte de fromage La Vache qui rit. A l’époque, les gens collectionnaient ces chromos. Ici, on est en plein dans l’allégorie du paternalisme colonial, avec la religieuse au centre qui apprend l’art ménager aux petites Congolaises. Toujours ce rôle central de l’Eglise dans l’éducation des masses. »


CEC

4. La leçon du missionnaire. « On est de nouveau dans le registre de l’œuvre civilisatrice. Avec, comme fil conducteur, encore et toujours : le Blanc entouré de plusieurs Noirs et la volonté de marquer la supériorité de l’un sur les autres. »


CEC

5. Le progrès par la médecine. « Dans cette image, c’est l’idée de progrès par la médecine qui transparaît, ainsi qu’une approche très belge de la colonisation consistant à dire partout et tout le temps que les colons ont réalisé « des choses positives » au Congo. C’est évidemment vrai. Mais on oublie souvent de préciser le contexte, de rappeler que cette colonisation s’est aussi faite par la domination, l’exploitation des terres, l’oppression, etc. En Angleterre ou en France, l’approche de la colonisation est radicalement différente. »


CEC

6. L’avant et l’après. « C’est la couverture d’une brochure qui était distribuée lors de l’Expo universelle de 1958. Avec toujours cette idée récurrente d’un avant et d’un après. D’un côté, c’est l’image du Noir disgracieux, archaïque, qui fait peur. De l’autre, c’est l’enfant noir souriant, en bonne santé, vêtu d’une belle chemise. Et un message sous-jacent : “Regardez dans quel état ils étaient avant et ce qu’ils sont devenus après, grâce à nous.” On s’accroche à l’idée de colonie modèle. A cette même période, en août 1958, la France, par la voix du général de Gaulle, laisse entrevoir l’idée selon laquelle l’indépendance du Congo est proche. C’est dire le fossé qui existait alors entre la vision de la Belgique et celle de la France. »


CEC

7. Le chef Basoko. « Voici une image publiée dans Le Congo illustré, un des premiers journaux de l’Etat congolais indépendant financé en sous-main par l’entourage du roi Léopold II. On y voit un agent de l’Etat qui pose sa main sur l’épaule d’un chef Basoko, une figure emblématique de la propagande coloniale. Le même symbole du chef Basoko sera exploité dans les “villages noirs” de Tervuren lors de l’Exposition coloniale de 1897. C’est l’image du bon sauvage que l’on veut civiliser, avec sa lance, son collier, son air guerrier et belliqueux, que l’Etat belge va pacifier par l’entremise de lois et de règlements. Qui sont vraiment les Basoko ? D’où viennent-ils ? Quelle est leur culture ? On ignore tout de leur histoire et on évite surtout de remettre leur existence dans un contexte. C’est aussi ça la propagande coloniale. »


CEC

8. Groupe d’indigènes. « Lors de l’Exposition coloniale de 1897, on va faire un inventaire du Congo aux niveaux géographique, biologique, économique, etc. On reconstitue alors des villages indigènes en restant dans le folklore le plus total. Et cet événement rencontre un succès incroyable : 1 million de visiteurs à Bruxelles et 9 millions de visiteurs quelques années plus tard à Gand, c’est gigantesque. A la fin du 19e siècle, un tiers des Belges sont illettrés. Et c’est pour la grande majorité des gens une première et d’ailleurs unique vision de l’Afrique noire chargée de clichés et de stéréotypes. »


CEC

9. Une terre en friche. « Cette image de 1883 joue une fois de plus sur l’idée de « passé » et « d’avenir ». A gauche, une terre en friche, peuplée d’anthropophages, d’esclavagistes, où l’on s’entretue. A droite, la terre cultivée, des maisons proprettes, le paysage redessiné. Et au milieu, l’arrivée du train, signe de progrès, et ce lion (belge) qui traverse tout à coup la voie ferrée. C’est le cliché de l’homme et de la nature. Avec, comme dans tous les films coloniaux qui seront réalisés jusqu’à l’indépendance, cette même entrée en matière : une Afrique sombre, ténébreuse, sauvage… »


CEC

10. Héros de guerre. « Cette sculpture de Guillaume Charlier installée à Blankenberge met en scène deux militaires morts héroïquement durant la lutte contre le commerce d’esclaves au Congo : le sergent Henri De Bruyne et le lieutenant Joseph Lippens, prisonniers des Arabes en 1892. L’un se sacrifia pour l’autre et ces deux soldats sont devenus de véritables héros de la colonisation. En 1890, c’est le comité colonial local qui avait lancé un appel aux artistes pour réaliser cette sculpture. En 14-18, les Allemands ont démonté celle-ci pour la fondre. A la fin de la guerre, les habitants se sont émus de cette disparition et un appel à souscription a été lancé. Charlier a refait le monument en y ajoutant cette fois les bas-reliefs et surtout ces deux personnages africains : une femme et son enfant prostrés aux pieds des deux héros. Aujourd’hui, on se fait photographier devant cette relique de l’histoire coloniale, mais il n’y a pas la moindre explication ni la moindre mise en contexte de ce monument qui raconte pourtant quelque chose d’important sur le fait colonial. »


CEC

11. L’effort de guerre. « Cette carte postale datant de la Première Guerre mondiale est un outil privilégié de la propagande. Mais cette fois, le message va changer. On met en valeur les porteurs, les militaires de la Force publique qui ont participé à l’effort de guerre et permis de remporter des victoires stratégiques. Ici, le Congolais est valorisé à des fins politiques et idéologiques. »


CEC

12. Le triomphe de Baudouin. « Cette couverture du Soir illustré (1955) met en scène le jeune roi Baudouin lors de son voyage au Congo. Une visite de presse savamment orchestrée par le ministère. Les journalistes sont choyés, nourris, logés. Tout est minutieusement mis en scène sur place. On voit un peuple congolais acclamant le souverain. L’objectif ? Asseoir la légitimité du roi dans l’opinion publique. Il est jeune, inexpérimenté et ce voyage lui permet d’exister. Avec un retour triomphal à Bruxelles qui est là aussi totalement orchestré par son entourage. »


CEC

13. Le message « humanitaire ». « Une affiche qui date de 1934, en pleine crise financière. On pousse alors les gens à jouer à la loterie pour financer les colonies. Avec, comme toujours, cette figure du Congolais passif, misérable, qui attend d’être sauvé. Et, à l’arrière-plan, la Croix-Rouge, pour signifier aux généreux donateurs que leurs contributions vont aller directement au développement d’actions humanitaires. En réalité il n’en est rien, car l’ancêtre de la Loterie nationale n’a pas de budget séparé ni d’objet social précis. Mais ce qui est aussi troublant lorsqu’on observe cette publicité, ce sont les ressemblances avec des messages diffusés aujourd’hui par certaines ONG : la femme, l’enfant, le dénuement, etc. Les techniques de marketing sont étrangement similaires. »


CEC

14. L’esprit « nouveau ». « Cette page extraite de la revue La Femme congolaise (1959) marque un tournant dans l’histoire de la propagande coloniale. Baudouin vient d’annoncer que la Belgique allait « donner l’indépendance » aux Congolais. Le vent tourne, la tension monte. Il faut montrer une autre vision de la colonie. On parle alors d’« esprit nouveau », des différences qui « s’effacent ». Des messages jusqu’ici impensables qui vont littéralement secouer tous ceux qui ont été à l’origine de la propagande coloniale : l’Administration des colonies, la presse, les milieux économiques… Après l’indépendance du Congo (1960), il faudra attendre les années 80 pour que la Belgique, via notamment la série télévisée Bula Matari diffusée sur la RTBF, commence enfin à s’interroger réellement sur cette propagande coloniale, ses effets et ses ravages. »


CEC

15. L’Eglise collecte. « Cette affiche des années 50 montre enfin (pourquoi « enfin » ?) une Eglise catholique cherchant à collecter des fonds pour les redistribuer aux petits Noirs qui en ont toujours besoin. On est en plein dans la deuxième guerre scolaire. Un séisme pour les missionnaires et pour tous les maîtres catholiques. Une affiche qui simplifie une fois de plus la réalité et qui montre combien toute cette propagande a forgé les esprits, consciemment ou non. »

Exposition « Notre Congo / Onze Congo », jusqu’au 30 novembre, au Musée Belvue, à Bruxelles. Infos : cec-ong.org/expositions/exposition-notre-congo-onze-kongo/

Entretien

Elikia M’Bokolo :
« Libérer la parole collective »


Le grand historien congolais nous confie sa vision de la propagande coloniale, de ses effets sur notre représentation de l’Afrique et des Africains. Il aborde également la question de la mémoire collective et des lois mémorielles. « Nous sommes souvent dans la rhétorique, voire dans la récupération politique », nous confie Elikia M’Bokolo dans un entretien passionnant.

Le débat autour de la mémoire collective – qui la construit et comment ? – est très vif dans nos sociétés occidentales. Entre nécessité d’éclairer le passé colonial, culpabilité et autoflagellation, négationnisme ou révisionnisme… Qu’en pense l’historien que vous êtes ?
On a longtemps cru que seuls les historiens avaient un intérêt pour le passé et une connaissance de celui-ci. On a par ailleurs estimé que c’était aux Etats de choisir des moments, des lieux, des personnes chargés de raconter la mémoire collective. En réalité, les choses sont plus compliquées que cela. La mémoire est large. Elle concerne tout le monde. Il y a des générations entières qui ont un lien direct avec un événement, un personnage. Prenons mon cas personnel. Je vis à Lyon, en France. Dans cette ville, la Deuxième Guerre mondiale est un point d’ancrage très fort, mais il n’efface pas les autres. Il y a le Lyon romain, le Lyon catholique, le Lyon qui a vécu de près la fin de la guerre d’Algérie où cohabitait une immigration ouvrière algérienne, arabe et kabyle, avec le retour des Français d’Algérie, en majorité juifs. Le tout dans une ville où la collaboration a été très active. Et puis, pour la jeunesse militante de gauche notamment, Lyon est aussi le terrain de luttes ouvrières très importantes au 19e siècle, avec des massacres terribles. On le voit, la mémoire est multiple. Comment la gérer ? C’est très compliqué. C’est à la fois une bombe à retardement et un lieu de rencontre.

Est-ce à l’Etat de s’emparer de cette mémoire collective ? En votant, par exemple, des lois mémorielles ou en mettant sur pied des commissions d’enquête parlementaires ?
Je serais plutôt partisan de laisser les processus se dérouler par eux-mêmes, de ne pas trop légiférer par rapport à ça. Et de laisser les historiens faire leur boulot. Par ailleurs, je ne pense pas que des lois aussi générales soient très utiles, a fortiori si elles sont faites par des élus qui ne sont pas forcément compétents, ou pis, soucieux avant tout de récupérer celles-ci à des fins politiques. Prenez le cas d’un passé très ancien : l’esclavage. Au départ, nous avions défendu l’idée que le gouvernement encourage les recherches scientifiques à ce sujet, pas la mémoire. Ce n’est pas la même chose. Que l’on intègre les découvertes des savants dans l’enseignement, l’organisation et le découpage des programmes, c’est essentiel. Que l’on se focalise sur la question des réparations, en s’inspirant par exemple de ce qui s’est fait aux Etats-Unis, c’est une erreur. Les Américains parlent facilement argent. Mais toutes les sociétés ne sont pas forcément obsédées par l’argent et ce modèle n’est pas automatiquement transférable partout. Si, par exemple, on commence à parler argent au Congo, on entre dans des choses impossibles à gérer.

En France, il y a eu le pardon de Jacques Chirac concernant la colonisation. En Belgique, ce sont les excuses de Guy Verhofstadt « au nom du peuple belge » après le génocide tutsi. Ces prises de parole publiques et solennelles sont-elles utiles et importantes ?
Je crains qu’on ne soit là dans la mise en scène, la rhétorique politique. Le peuple belge et le peuple français ne sont évidemment pas responsables en soi. S’excuser en son nom n’a pas de sens. Même si on comprend bien le côté symbolique de la démarche. Mais ceux à qui s’adressent ces messages, les Africains, n’ont pas forcément les clés pour comprendre des débats qui préoccupent d’abord l’Occident.

On n’a jamais sorti autant de livres, de films, de documentaires avec un regard critique face à ce passé colonial. Avec parfois des charges très lourdes concernant notre histoire la plus sombre. Faut-il y voir le fait d’Occidentaux soucieux de se déculpabiliser ou de se donner bonne conscience ? Ou alors est-ce réellement salutaire ?
Je suis très mitigé. Les gens du Sud ne maîtrisent pas toutes ces productions auxquelles ils n’ont pas accès, toute cette vulgarisation des connaissances. Au Nord, pour faire bref, on publie facilement, on écrit facilement, on est informé facilement. Au Sud, c’est tout l’inverse. Il faudrait évidemment donner les mêmes moyens à nos romanciers, à nos dramaturges, à nos réalisateurs pour parler de cela. Pour que nous puissions créer notre propre débat. Car notre mémoire est également complexe.

Pourquoi ?
Moi je suis kinois. Ma mémoire n’est évidemment pas celle des habitants de Lubumbashi. Le Congo est immense et multiple. Et si eux, à Lubumbashi, ils étaient contents de vivre dans les dortoirs de l’Union minière et des pères de l’Eglise catholique, nous à Kin nous étions absolument opposés à cela. Ce sont des expériences différentes. Notre priorité, c’est d’abord de rassembler tout ça. Si on ne le fait pas, le Congo ne peut pas être une nation ni un Etat et il n’aura pas la force d’intervenir dans des débat mémoriels.

Comment arriver à faire émerger cette mémoire commune ?
Il n’est pas nécessaire d’être d’accord sur une mémoire unique. Par contre, il est nécessaire d’identifier les points sur lesquels nous reconnaissons qu’il y a des désaccords. C’est cela qui fait la nation. Aux Etats-Unis, la guerre d’indépendance ne fait pas consensus. Ni la guerre de sécession, ni l’entrée dans la Première et la Seconde Guerre mondiales, ni la guerre du Vietnam… Mais ce sont tous ces désaccords qui font que les Américains vivent ensemble, qu’ils ont la force de répondre au reste du monde. L’histoire de la Belgique, c’est pareil. Elle s’est bâtie sur des combats. Elle est loin d’être lisse et romancée, comme on l’a longtemps cru au Congo. On est loin du paradis ou de ce mythe occidental façonné par la propagande coloniale qui escamotait totalement la complexité de l’histoire.

Vous avez beaucoup étudié la colonisation et l’esclavagisme chargés d’atrocités et d’injustices. Comment parvenez-vous à garder de la distance face à votre peuple ? Où commence le questionnement critique, où s’arrête l’indignation ?
Chez un historien, il y a beaucoup de ressenti, comme on dit, de surprise, d’étonnement. Il faut toujours essayer de tenir la bride à ces sentiments, expliquer, structurer les choses, même quand c’est tout à fait atroce. Comment, qui, pourquoi ? Les généralisations du genre « Les Blancs ou les Belges nous ont fait ça » n’éclairent pas l’histoire. Il y a un travail de tri, de raffinement. Il y a tellement d’atrocités, qu’on en devient, non pas cynique, mais on parvient à mettre de la distance, à aborder les événements froidement.

Revenons à l’exposition « Notre Congo / Onze Congo » consacrée précisément à la propagande coloniale. Quand commence-t-elle ?
La singularité de la Belgique, c’est que cette propagande commence très tôt, avec le début des colonies elles-mêmes. Ce n’est pas le cas dans d’autres pays. La Belgique exploite des figures, des thématiques, des images dès la fin des années 1870. Sans tomber dans l’idée du deus ex machina, on a l’impression qu’il y a un groupe de gens qui ont voulu, conçu et organisé cette propagande.

Qui sont-ils et pour qui agissent-ils ?
Ils gravitent dans l’entourage direct du roi « bienfaiteur » Léopold Ier, des missions catholiques, des villes marchandes… A cela se mêlent des carrières individuelles. On a très vite l’image du missionnaire, presque caricaturale : avec son habit, sa barbe, sa croix… Cette image qui va perdurer jusqu’à l’indépendance.

Quel est le message sous-jacent ?
C’est la défense de l’œuvre civilisatrice qui va de pair avec l’image qu’on donne des pays à civiliser. La Terre presque vierge, le mythe de l’Eden, le bon sauvage… A la gare centrale de Kinshasa, le gouvernement a effacé des fresques murales sur lesquelles on voyait la construction du chemin de fer Matadi-Kinshasa avec une phrase latine qui signifiait « ouvrir la Terre aux nations ». Le Congo, c’est la terre brute. La société organisée, la famille, c’est l’Europe. Cela va de pair avec la civilisation : le train, le bateau, les marchandises… Et les différents acteurs de la civilisation, ce sont les missionnaires, les officiers de l’armée, etc. Les mêmes qui, dit-on, ont également mis fin à l’esclavage. Effectivement, on nous présente cette Terre sauvage qui est, en outre, « ensauvagée » par les « Arabes ». Et la propagande coloniale s’est beaucoup servie de cette question. La Belgique n’a pas été une nation esclavagiste. Mais les ports belges, certaines villes industrielles ont directement ou indirectement participé à l’entreprise esclavagiste. Tout comme la Suisse d’ailleurs. Toutefois, à l’époque, on a mis celle-ci sur le compte des Africains eux-mêmes. Ainsi, aujourd’hui, beaucoup de Congolais pensent encore que l’esclavagisme, c’est le fait des « Arabes ». Je sors d’un travail sur les manuels d’éducation civique et morale, on est en plein là-dedans. On doit rectifier le tir et dire que ce ne sont pas les Arabes, mais des gens de la côte qui parlaient eux aussi le swahili. Que la lecture de l’histoire qui en est faite – les Blancs nous ont libéré de cet esclavage – est autrement plus complexe que ce qui a été véhiculé par la propagande coloniale. Cette propagande s’appuie notamment sur un certain discours affirmant l’inégalité des races blanche et noire. Cette inégalité n’est pas explicitée à la manière de Gobineau, mais elle est sous-entendue. Ainsi, l’Africain est toujours ramené au rang d’animal, de quelqu’un à qui on peut faire un tas de choses. Je me souviens de cette image pour enfants où l’on voit un officier blanc en train de scier une branche sur laquelle un Noir est assis avec un caïman juste en dessous, la gueule ouverte. C’est en soi presque un meurtre, mais c’était totalement admis à l’époque. Pour le reste, le colon a aussi élaboré des distinctions entre les Noirs : ceux qui sont habillés, capables de se civiliser. On a ensuite construit les races indigènes avec des caractéristiques spécifiques (la taille, la forme du corps, les dents, la chevelure…), dans la foulée de l’anthropologie physique du 19e siècle. On marque ainsi des différences d’échelle, pas de nature. Mais celles-ci apparaîtront plus tard : il y aura les « évolués », les Noirs « civilisés », etc. La propagande va aussi occulter des pans entiers de la vie congolaise. Oui, par exemple on a systématiquement caché les femmes noires aux côtés des hommes blancs. Or on sait très bien qu’il y a eu énormément de relations mixtes. Et puis il y a toutes ces images des résistances africaines, on ne les voit jamais. Et les autres Européens présents au Congo. Les Portugais, les Allemands, ils sont totalement niés, alors qu’ils ont joué un rôle important. Idem pour les missionnaires protestants, ils sont totalement occultés.

Cette propagande sera omniprésente. Or, à l’époque, il n’y avait pas de réseaux sociaux. Le colon était très créatif…
Oui, c’est une machine puissante qui va conditionner les masses de façon durable. En exploitant tous les canaux, jusqu’à l’emballage du bonbon sucré. Aujourd’hui encore, elle laisse des traces partout : dans les esprits, dans la presse… Les clichés et les stéréotypes sont tenaces. On n’est pas complètement sorti de cette image de l’Afrique « terre sauvage », barbare, porteuse de maladies… Avec des gens qui ne sont pas capables de (se) gérer, qui ont besoin de l’appui de l’Occident. Le message qui est véhiculé, c’est : nous les soutenons sans compter, avec notre argent, notre énergie, et il y a des gens qui meurent là-bas. On crée de nouvelles figures héroïques. Mais tout ça est évidemment inscrit dans l’inconscient collectif. Durant cette période, la Belgique parlera d’une seule voix. Cette propagande coloniale sera peu remise en question. En France, en Allemagne, il y a eu des critiques virulentes au Parlement, dans la presse… Pas sur des questions générales, mais sur des dossiers pointus : la ratification du traité Makoko, les massacres du Congo… En Belgique, c’est étonnant, il n’y a rien eu de tel. On voit peu de catholiques critiques ou de partis de gauche monter au créneau. Le socialiste Vandervelde ne s’opposera pas au colonialisme. Par ailleurs, la machine coloniale est ultrapuissante avec l’appui des milieux économiques et catholiques. Les quelques prises de position critiques sont rares. Et il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour voir un début de mouvement anticolonial. A la veille de l’indépendance, on reste dans la même approche : jusqu’à quand faut-il les civiliser pour qu’ils en arrivent à un degré de civilisation tel que nous puissions leur donner l’indépendance. Tout le discours du roi Baudouin, c’est cela. Ensuite, tout bascule. Oui, la propagande coloniale s’effondre en une nuit, le 4 janvier 1959. Avec une nouvelle forme de propagande qui émerge : on passe brutalement du Noir civilisé au retour de la barbarie. Sur le thème : « Voyez ce dont ils sont capables. » Du côté congolais, toutes ces années de propagande ont aussi conditionné les masses. Avec une idée dominante : la Belgique nous a civilisés, nous sommes désormais arrivés à un point où nous pouvons nous gérer, mais il faut faire attention car nous ne sommes pas encore tout à fait civilisés. Le peuple belge est un peuple courageux, travailleur, catholique. Nous devons nous en inspirer pour avancer. Cette simplification de la réalité a forgé de nombreux esprits. Mais on sent que les temps changent, avec un besoin d’ouverture, de compréhension du passé. Après la colonisation, il n’y a pas eu de transition. Du jour au lendemain, on a fermé le rideau. Or, beaucoup de familles belges ont un lien direct ou affectif avec le Congo. Presque tout le monde a eu dans sa famille quelqu’un qui a travaillé là-bas. Trois générations plus tard, on est à un tournant manifeste. La jeune génération se pose des questions. De son côté, la diaspora congolaise témoigne, s’interroge. On sent une prise de conscience, une envie de débattre, de questionner le passé. Cette réflexion est nécessaire en Belgique, mais également au Congo. Car aujourd’hui encore, il y a parfois un discours très dur, voire des gestes d’hostilité violents, à l’égard des Belges et de la Belgique. Avec ces « vous, les Belges… » Il faut montrer au gens que la colonisation est finie. Rappeler que les Congolais l’ont combattue. Et montrer que la propagande, qui n’est pas la colonisation, est à l’origine de bien des choses avec son lot de manipulations, de malentendus… Cette propagande peut être un miroir, servir de catharsis. Et permettre de libérer la parole collective.

Propos recueillis par H.Do.

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