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Publié dans notre magazine n°numéros

Après l’hiver,
le printemps ?

« Transformons le trauma en vitamine, lance le philosophe Régis Debray [1]. On a vécu un choc, qu’on peut dire de civilisations, non avec l’islam, mais avec le salafisme djihadiste, une branche minoritaire qui récuse l’islam classique avec l’appui du wahhabisme saoudien. Il faudrait faire de cela un défi […] », poursuit l’écrivain. Car ce choc, assure-t-il, « n’a aucune raison de nous effrayer : il est très salutaire, parfois salvateur. Toutes les civilisations sortent de l’engourdissement en résistant à des chocs extérieurs ».
Passé le temps de l’effroi, de la colère et de l’indignation, que reste-t-il, quelques semaines après les attentats de Paris et de Copenhague, de ce fameux « esprit Charlie  » ? On se sent comme après un pénible cauchemar, étrange mélange de malaise et d’angoisse. Cette violence si soudaine et si brutale. Ces millions de gens à l’unisson. Ce déferlement d’images, de mots et de silences. Ce méli-mélo d’émotions, de communion passagère et d’excitation parfois exagérée.
La vie a ensuite repris son cours, inexorablement. Et l’attention médiatique est retombée : une info chasse l’autre. Après l’hiver, le printemps…


Anne Crahay

Y aura-t-il un « avant » et un « après » Charlie ? Aux historiens de nous le dire, le moment venu. Avec le recul et la distance critique qui s’imposent. Espérons-le, oui, que ce fameux « choc » soit effectivement « salvateur ». Que les 17 personnes sauvagement assassinées, nos courageux confrères, les policiers, les citoyens de l’ombre, ne soient pas morts pour rien. Que derrière les frissons et les incantations, surgissent des lendemains plus heureux et profitables pour tous. Qu’on mette d’abord en avant les nombreux signes réjouissants entraperçus dans le ciel sombre de janvier.
Le sursaut citoyen. La fraternité partagée. Le cynisme battu en brèche. La liberté d’expression et d’opinion brandie comme un droit inaliénable. Les files de lecteurs qui se pressent soudain aux portes des kiosques – effet de mode ou réel intérêt pour ce Charlie post-mortem, peu importe, la presse est redevenue tout à coup un bien précieux, presque désirable. Et tous ces petits effets indirects et invisibles qui, l’air de rien, vont sans doute renforcer ce fameux
« vivre-ensemble ».
On voudrait croire qu’il s’agit là d’un flot long et fort, et non d’une écume passagère. Hélas, toutes les grand-messes ont aussi leur revers. Et pour se libérer de ce traumatisme, rassurer leurs peuples et défendre la fameuse « raison d’Etat », nos gouvernants se doivent aujourd’hui d’affronter ce qui ressemble à un ennemi invisible. En occupant le terrain au maximum. En votant des lois (d’exception) et des règlements en urgence. En lançant des plans de lutte à tour de bras – contre le radicalisme, pour l’intégration (redevenue à nouveau « un échec »), contre les écoles ghettos, pour la cohésion sociale…
Autant d’initiatives louables, mais insuffisantes. Car on ne construit pas une société dans l’urgence ou à fleur de peau. Et la peur est définitivement mauvaise conseillère. « Quand l’intérêt général s’en va, arrive le trader suivi du gourou, prévient encore Régis Debray. Quand l’Etat s’effondre, restent deux gagnants  : les sectes et les mafias. Les banquiers d’affaires d’un côté et les hallucinés de l’autre [2] » Où est l’intérêt général ? Quel projet de société nous propose-t-on aujourd’hui ? Comment expliquer à nos enfants cette face obscure du monde que nous nous apprêtons à leur transmettre ? Certes, notre civilisation n’est sans doute pas plus dangereuse ni menaçante comparée à d’autres – de la Grèce antique à l’Inquisition, des invasions barbares à la misère sociale du 19e siècle. Mais l’héritage est lourd, entre pauvreté galopante, chômage de masse, richesse insolente, crise climatique, instabilité géopolitique, guerres et famines…
« Transformer le trauma en vitamine », comme le suggère le philosophe, ça prendra du temps. C’est un processus long et difficile, mais c’est aussi une formidable opportunité. Pour réinventer un autre modèle de société que celui qui nous est imposé aujourd’hui [3]. Un modèle injuste, inégalitaire, destructeur et résolument inefficace.

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

[1 Le Un , 14 janvier 2015.

[2 Ibidem ..

[3 Imagine Demain le monde est aussi un acteur du changement. Il a été parmi les premiers signataires du mouvement citoyen Tout Autre Chose auquel il consacre une large place dans ce numéro.

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