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L’écologie sonore
selon Eric La Casa

L’artiste sonore français Eric La Casa pratique l’enregistrement de terrain depuis une vingtaine d’années. Axant son travail sur une pratique approfondie de l’écoute, il tente de saisir les caractéristiques et « les différentes strates des espaces » qu’il parcourt.
En 2010, avec Cédric Peyronnet, il a notamment travaillé au port autonome de Liège, afin de capter les différentes réalités sonores de ce lieu et de la Meuse qui le traverse.
Récemment, Eric La Casa a également tendu l’oreille et proposé sa conception de l’écoute et de l’enregistrement au Havre et dans les espaces publics à Paris (avec Seijira Murayama, un percussionniste et performeur vocal japonais).
Il prépare actuellement une création radiophonique pour la RTBF (sortie durant le second semestre 2015) sur l’importance de l’attente chez le preneur de son. Il nous explique son approche de l’enregistrement de terrain et ses relations avec l’écologie sonore.

En quoi votre pratique d’artiste sonore se rapproche-t-elle de l’écologie sonore et de l’écologie en général ?
Mon approche artistique est centrée sur l’écoute. Quel que soit le terrain, ma démarche est d’abord liée à ma façon d’appréhender la réalité sonore. Au fil des années (je pratique l’enregistrement de terrain depuis plus de 20 ans), elle se transforme, évolue, selon mes prises de conscience successives de la spécificité des milieux que je découvre.
Cela veut dire que je ne discrimine pas un lieu a priori, notamment par sa situation topographique (et donc par son naturel ou non). Au-delà de la reconnaissance de ce qui est là, autour de moi, tout m’intéresse. Et ce qui m’intéresse me donne à penser sur mon rapport au monde et sur celui des autres occupants (humains ou non).
En cela, je rejoins l’écologie, quand, par mon écoute (et souvent son enregistrement), je parcours les milieux où je traque les rumeurs de l’espace et de ce qui compose le vivant.
Dans mon écoute, je n’oppose pas ville et campagne. Je vis pleinement les différences entre ces deux types d’environnement. L’écologie réside dans l’appréhension de la complexité d’un monde multiple en évolution constante. Il est clair que nous ne vivons plus dans une seule dimension, mais dans une superposition de réalité passées, présentes ou virtuelles qui structurent notre environnement.
Ma pratique de l’écoute consiste donc à interagir avec les différentes strates du monde actuel. A être au plus près de ce qui arrive et à se nourrir de cette expérience, comme pour entendre l’étendu d’un présent qui s’écoule. D’une manière qui m’échappe en partie, mon travail représentera les transformations des espaces que j’ai traversés.

⇒ : Emission sur le field recording avec une interview d’Eric La Casa et un programme sonore : http://www.rts.ch/espace-2/programmes/musique-en-memoire/5264930-le-field-recording-geler-et-degeler-le-chant-du-monde-18-10-2013.html?f=player/popup

⇒ : Ecouter des extraits du travail d’Eric La Casa sur son site Internet : http://ericlacasa.info/music.html

⇒ : Une création sonore autour du chantier de construction d’un building à Paris : https://www.youtube.com/watch?v=rOrTMbhzAD0

Votre travail d’écoute et d’enregistrement s’accompagne-t-il d’une réflexion sur l’état et le respect de l’environnement ?
Si mon but est d’abord artistique, durant tout le processus de travail ma pratique de l’écoute s’apparente à une tentative de déchiffrement. Ce que j’entends m’invite sans cesse à m’interroger sur ce qui est là, et qui bruit autour de moi. Comme je vis dans un milieu (sonore) élastique, les flux du monde forment une totalité dynamique qui évolue constamment et dont je cherche à me saisir. Dans l’ensemble des paramètres possibles (dont la météo), ma perception de chaque moment révèle un réel qui est là, comme une mesure approximative d’un instant du vivant : l’enregistrement d’un phénomène transitoire.
Dans ma démarche artistique, l’environnement est non seulement le contexte de l’œuvre à venir mais son matériau. De surcroît, je suis autant témoin qu’acteur de ce qui arrive. Je ne me soustrais pas à cet environnement, j’y participe. Et ma présence en modifie la nature. Il est très important pour moi de faire corps avec cet environnement et pas seulement d’en être l’observateur distant. C’est pourquoi mon travail n’est pas de documenter au sens strict du terme une réalité.
L’enregistrement n’est pas le réel. Au mieux, il est une représentation paysagère qui remplace ce qu’elle vient de saisir et qui n’existe déjà plus, le temps ne cessant de s’écouler.
De plus, l’enregistrement pour moi ne doit pas être confondu avec l’écoute. C’est d’abord un outil qui permet la réflexion. Si son utilité artistique me semble évidente, cela n’est pas du même ordre en termes de preuve d’un réel. D’où ma perplexité quant à son utilisation pour justifier un état du monde.
Seule l’expérience, la mise à l’épreuve du corps, pleinement conscient d’un contexte donné, permettent la compréhension en profondeur de ce contexte. Mais malgré mes interrogations, je pense bien sûr qu’une appréciation esthétique peut permettre de sensibiliser certaines personnes à des réalités de notre monde, même distantes. L’enregistrement peut s’avérer ainsi un amplificateur du monde, et produire des effets sur l’imaginaire des individus, jusqu’à une véritable prise de conscience. Ce que l’histoire de l’art a largement démontré…

⇒ : S’ombre, Eric La Casa (1999) : https://www.youtube.com/watch?v=7ME-SfKyKdM

⇒ : Dans le feuillage du lointain, la clameur, Eric La Casa (2001) : https://www.youtube.com/watch?v=eurg5PYjp0g

Les dangers de la pollution sonore sont de plus en plus au centre des préoccupations du monde médical. L’Organisation mondiale de la santé a sorti en 2011 un rapport sur la question, avec des conclusions préoccupantes pour l’avenir. Comment voyez-vous, en tant qu’artiste, ce phénomène ?
Il faudrait que la question de la pollution sonore fasse l’objet d’une réflexion préalable. Dissipons un malentendu : du point de vue sonore, on sait très bien qu’un monde qui va vers le silence est en train de mourir. C’est le paradoxe de vouloir le silence ou le calme tout en développant son contraire (par la concentration des êtres humains dans les villes, par exemple).
Il faudrait aussi s’entendre sur la notion de bruit, au-delà d’une définition théorique : entrer dans l’expérience de chacun, dans sa façon de faire avec ce qui arrive.
De mon point de vue, on ne peut traiter la question de la pollution sans passer par une mise à plat de ces présupposés (sur la santé, entre autres choses). Personnellement, je poserais le problème du bruit sur le plan de l’écoute et commencerais par essayer d’en saisir les éléments fondamentaux. L’identification par chacun de ce qu’est un bruit est tout à fait personnelle. Elle varie tant selon des facteurs objectifs (le nombre de décibels) que subjectifs (le rapport au temps et à l’espace : un petit son régulier devient un bruit gênant).
Il est certain que les sons de certaines machines, dans des contextes inadaptés, produisent des effets de rejet immédiat tant leur impact est fort. A partir du moment où un dialogue s’instaure, chacun est à même de faire la part des choses dans sa lecture de l’événement. Par exemple, je pense que si l’émetteur du bruit informait la population environnante de la nature et de la durée de ce qu’il s’apprête à entendre, cela changerait l’écoute, voire la prise de décision de chacun.
Le problème n’est pas tant la production du bruit que sa réception et sa compréhension. Dans beaucoup de cas, nous pourrions faire tellement mieux pour la prévention des nuisances sonores. Je ne suis pas en train de dire que le bruit deviendrait acceptable du fait qu’on informe le voisinage au préalable. Mais il faut bien reconnaître que le bruit est inévitable, et que compte tenu de la concentration des populations, il est nécessaire de parler davantage de la question du vivre-ensemble plutôt que de la recherche paradoxale du silence.
Même si le silence et le calme nous sont nécessaires, le bruit l’est parfois tout autant. Ce qui fait la différence majeure, c’est l’exposition prolongée au bruit. Ainsi, construire une autoroute à côté d’habitations, ou l’inverse, devrait faire l’objet de toutes les mesures de prévention et d’information des populations concernées.
Pour ce qui est de l’aménagement des villes, il serait temps de faire participer acousticiens et artistes sonores au débat démocratique. Une politique urbaine ou d’aménagement du territoire où l’on ferait entrer plus de critères liés à la perception, au ressenti sonore et plus seulement visuel serait un pas important pour nos sociétés.
La participation de tous à la construction du territoire permettrait de passer du statut de consommateur à celui d’acteur.
Enfin, je pense que pour de courtes expositions soigneusement choisies (concert, par exemple), chacun est à même de choisir ou non ce qu’il souhaite, ou tout au moins à se protéger car aujourd’hui des protections temporaires efficaces existent sur le marché.

⇒ : J’attends rien, documentaire sonore d’Eric La Casa et Natalie Battus sur l’attente : http://www.franceculture.fr/emission-l-atelier-de-la-creation-l’attente-j-attends-rien-2014-01-23

Propos recueillis par Quentin Noirfalisse

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