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L’homme au harpon

Y-a-t-il une vie après la prison ? Si oui, laquelle ? La réalisatrice Isabelle Christiaens a voulu le savoir. Pendant plus de 2 ans, elle a suivi la vie d’un détenu condamné à 14 ans de réclusion pour avoir tenté de tuer le mari de sa maîtresse. Un travail au long cours qui débouche sur une passionnante série documentaire en huit épisodes coproduite par la RTBF, ainsi qu’un film de 75 minutes diffusé sur Arte.

Isabelle Christiaens vous êtes réalisatrice depuis 25 ans à la RTBF. Vous avez réalisé de nombreux reportages pour des magazines comme « C’est à voir », « Plein cadre », « Droit de Cité ». Vous avez également beaucoup tourné à l’étranger (France, Afrique, URSS, Ex- Yougoslavie…). Comment est né ce projet « L’homme au harpon » ?
Comme beaucoup de gens, la situation du monde carcéral en Belgique m’interpelle fortement. La surpopulation, le manque de moyens humains et budgétaires… J’avais envie de traiter plus spécifiquement la question de la réinsertion en suivant un détenu durant un long parcours. J’ai alors rencontré les responsables de l’association RePR à Schaerbeek, dont la mission est l’accompagnement des (ex-)détenus et de leurs familles. La difficulté, ce fut ensuite de trouver quelqu’un qui accepterait le projet dans la durée. J’avais par ailleurs fixé un cadre précis : il s’agirait d’une immersion totale dans sa vie, les visages apparaitraient non floutés, il n’y aurait pas d’interviews en direct et l’entourage devrait être partie prenante. J’ai attendu 4 mois. Et puis Alain est arrivé. Je l’ai rencontré pendant 2 heures au parloir de la prison de Nivelles. Nous avons discuté du projet. Et c’était parti.

L’intéressé purgeait alors une longue peine.
Oui, il a été condamné par la cour d’assises de Bruxelles à 14 ans de prison pour tentative d’assassinat. Je n’étais pas là pour refaire l’enquête ou porter un jugement. Je voulais surtout m’attacher à la manière dont il allait vivre « l’après prison » : sa demande de libération conditionnelle, son projet de réinsertion….

Vous l’avez suivi durant plusieurs mois.
Oui, pendant près de deux ans et demi. On tournait chaque mois, lors de ses congés pénitentiaires, à des moments clés, au tribunal d’application des peines… J’étais seule, sans opérateur son et image, ce qui constituait une première pour moi. En même temps, ça m’a donné une grande liberté.

Vous aviez pris le parti d’être là, tout simplement, à ses côtés, pour vivre de l’intérieur ce projet de sortie.
Oui. Je ne cherchais pas à savoir ce qui allait se passer ensuite, je me laissais porter par son histoire. J’attendais Alain à la sortie de la prison, je rentrais en famille avec lui. Je n’ai pas demandé d’autorisation préalable pour tourner. Je voulais que ça soit le plus naturel possible.

Avec, in fine, la réalisation de cette série documentaire inédite construite en 8 épisodes qui se découvre comme un feuilleton. Avec une succession d’épisodes, des rebondissements, des moments d’émotion, des questions sous-jacentes… Jusqu’à sa libération finale.
Oui. Je pose des questions, mais je n’apporte pas de réponses. Au spectateur de se faire sa propose idée sur ce qu’est aujourd’hui la réinsertion. On voit combien c’est un vrai parcours du combattant pour obtenir un logement, décrocher une formation ou un boulot, entretenir des relations familiales… Quel employeur est prêt à engager un (ex-)détenu ? Comment payer la caution d’un appartement quand on est sans revenu ? Comment organiser un projet de sortie en composant avec des horaires, notamment administratifs, souvent incompatibles avec la vie carcérale ? Les obstacles sont nombreux. Et on ne sent aucune volonté politique pour permettre aux détenus de mener une nouvelle vie après leur détention. On reste dans une vision sécuritaire, sans perspective à long terme. Or, ce sont des milliers de détenus qui sortent chaque année. Et pour eux, tout comme pour la société dans son ensemble, c’est essentiel de mettre en place des moyens pour assurer leur réinsertion. J’espère que ce film contribuera modestement à relancer le débat.

Un film qui n’est ni manichéen ni angélique.
J’ai essayé, en effet. Les faits commis par Alain sont graves. Il le reconnaît. Il s’est amendé et il a payé sa dette. Après ça, il veut avancer, saisir sa seconde chance. En se pliant aux contraintes fixées par la Justice, notamment en matière de respect et d’indemnisation de sa victime. J’ai également voulu montrer combien cet homme jusque là sans histoire a vu sa vie basculer. Qu’il a emmené dans son sillage toute sa famille : son père, ses enfants… Son fils, qui avait 13 ans au moment des faits, qui a basculé à son tour, l’amour et la pudeur du père et du grand-père, les difficultés pratico-pratiques au quotidien… Le film parle aussi tous ces dégâts collatéraux, de tout ce qui se trouve derrière une détention.

Avec un épisode complet où vous filmez sa comparution devant le tribunal d’application des peines.
Oui, c’est assez exceptionnel. La caméra est là, elle tourne. Et le spectateur peut ainsi comprendre concrètement les faits, tous les enjeux sous-jacents pour l’accusé, la victime, les représentants de la société… C’est, je crois, très concret et instructif.

Cette série est donc diffusée en télé sur La Deux et sur la VRT. Il est accompagné d’un film documentaire de 75 minutes présenté sur Arte et qui s’attache, ici, davantage au rapport entre Alain et son père. Et puis, la RTBF a décidé d’accompagner le projet à l’aide d’un « serious game », un jeu de rôle au ton réaliste dans lequel l’internaute est invité à endosser le personnage d’un détenu en attente d’une libération conditionnelle.
Oui, c’est une première. Nous avons voulu inscrire le film dans un projet plus large, avec une approche pédagogique, notamment à destination des jeunes. Nous avons construit ce jeu avec des professionnels et nous l’avons soumis aux associations spécialisées dans la réinsertion. L’internaute est confronté à différents scénarios, il doit répondre à des questions. C’est très ludique, mais aussi très éclairant. Et j’espère que « L’homme au harpon » fera ainsi œuvre utile auprès de tous les citoyens soucieux de mieux comprendre ce qu’est réellement la vie après la prison. Propos recueillis par Hugues Dorzée

Cette série documentaire « L’homme au harpon » est diffusée en trois épisodes les 12, 19 et 26 mai sur La Deux. Un « life chat » animé par Malika Atar (RTBF) avec différents experts est programmé après chaque projection via le site web www.rtbf.be/harpon. Quant au film documentaire (75’), il est présenté le 26 juin sur Arte, dans la soirée.

Une palpitante saga

Alain a 45 ans. Par « amour », il a tenté de tuer le mari de sa maîtresse à l’aide d’une arbalète équipée d’un harpon. L’intéressé a écopé de 14 ans de prison ; sa compagne, de 15 ans. La vie de cet ancien fonctionnaire jusque là sans histoire va alors basculer. Alain a deux adolescents de 19 et 21 ans et un père de 74 ans qui les prendra sous son aile.
« L’homme au harpon » nous raconte, mois après mois, la fin de sa détention, ses rapports familiaux complexes, la vie dans cette petite maison de Schaerbeek où Alain revient congé après congé, l’entourage qui continue à le soutenir malgré tout, les rapports douloureux avec la victime qui habite à quelques centaines de mètres de là, les situations administratives kafkaïennes…
On suit Alain pas à pas. Un homme tour à tour intelligent et attachant, agaçant et cabotin, responsable et immature, drôle et impulsif. La caméra d’Isabelle Christiaens est à la fois bienveillante et critique. Par petites touches pleine de subtilité et d’humanité, la réalisatrice lève un coin du voile sur cette histoire hors normes, « extra-ordinaire » dans les faits. Sans jugement. Et les protagonistes de se livrer, avec un mélange de dignité et de spontanéité, qui donne à ce film force et authenticité. A l’image de ce père et grand-père, K.O. debout après la condamnation d’Alain, tenant à bout de bras cette « maison fatras » qui ne lâchera jamais son fils désormais embarqué dans les méandres d’une nouvelle vie pleine d’incertitudes. H.Do.

Photos : Isabelle Christiaens
Illustration : Sam Bodson

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