Articles

Portraits

L’Inde des femmes en résistance

Mariages forcés, poids des traditions, libertés bafouées… Dans l’Inde contemporaine, il n’est pas toujours simple d’être femme. Portraits de trois jeunes indiennes qui ont décidé de prendre leur destin en main.

Shabana, 35 ans
« Au départ, les gens me regardaient de travers »

Shabana a l’œil qui brille et le sourire aux lèvres ce jour-là, quand nous la rencontrons à Calcutta. Dans quelques jours, elle s’envole pour la Belgique. Elle qui n’a jamais quitté sa ville natale va prendre l’avion pour l’Europe et venir témoigner, raconter son parcours... A 35 ans, tout cela la réjouit et la stresse à la fois.
La jeune femme est née dans les ruelles d’un bidonville de la capitale du Bengale. Sa mère est couturière, son père cordonnier. Elle a un grand frère. « Nous n’étions pas riches, mon père ne gagnait pas grand chose, il avait en plus des problèmes respiratoires, mais ma mère nous permettait quand même d’aller à l’école. Elle travaillait beaucoup. »
Alors que Shabana est en quatrième secondaire (la classe 10 en Inde) son père quitte la maison. « Il voulait une vie meilleure, pensait que rien n’irait jamais mieux chez nous... ».
A 18 ans, sa mère la marie. Elle quitte le quartier pour rejoindre sa belle-famille comme le veut la tradition. Onze mois plus tard elle est enceinte… d’une petite fille. « Mon mari et sa famille voulaient un garçon, ils étaient très mécontents. »
Ici, le premier accouchement a lieu dans la famille de la maman. Shabana rentre donc chez sa mère et donne naissance à son bébé. « C’était par césarienne. Accoucher comme cela, et d’une fille ? Mon mari a considéré que je ne serai pas bonne pour lui donner des enfants et s’est marié à une seconde femme en mon absence [1]. Ma belle-famille voulait que je revienne et que je vive avec elle, mais j’ai refusé. »
Un refus qui va évidemment changer radicalement sa vie. Pour gagner de quoi vivre, la jeune femme se met à la couture, comme sa mère. Ensemble, elles rencontrent alors une représentante de l’association de commerce équitable Sasha. « Nous avons reçu un peu de travail, puis comme ils ont aimé ce que nous faisions on a pu prendre de plus grosses commandes. Ma mère voulait que je reprenne l’école, j’ai ainsi recommencé en onzième », explique Shabana dans un très bon anglais. Tout en travaillant et en s’occupant de son bébé.
Elle décide alors d’associer quelques voisines : Shabana coupe les pièces, les leur porte pour qu’elles les cousent puis passe les rechercher. « Tous ces trajets prenaient beaucoup de temps, alors nous avons décidé de nous installer dans la maison de mes grands-parents, qui avaient un espace de 45 m². Nous avons acheté deux machines de plus en seconde main avec l’aide de Sasha et avons commencé à travailler à quatre, ma mère, deux voisines et moi. »
Deux déménagements plus tard, Shabana est aujourd’hui à la tête d’une petite équipe de onze personnes, celles qu’elle appelle ses « filles » [2]. « Au départ, leurs parents n’étaient souvent pas d’accord. Les gens me regardaient de travers, ne comprenaient pas où j’allais. Mais maintenant ils voient bien que mon chemin est le bon. Les filles ont acquis un savoir-faire, de meilleurs salaires. Notre unité est devenue un refuge, d’autres femmes abandonnées par leurs maris nous ont rejointes. »

« Je suis au bon endroit »
Les femmes mariées travaillent 4 heures par jour à l’atelier, les célibataires 8 heures, les portes étant ouvertes de 10 à 19 heures. Quant à la fille de Shabana, elle coud déjà des modèles et à 17 ans continue ses études tout en désirant pratiquer le même métier que sa mère.
« Nous travaillons à la pièce. Pour nous mettre d’accord sur le prix, chacune d’entre nous réalise un échantillon et on voit combien de temps ça prend, de quels matériaux nous avons besoin. Nous décidons un maximum de choses collectivement. A plusieurs, nous avons un meilleur avis. J’ai tout de même le dernier mot, car je reste responsable de l’équipe. Ce n’est pas toujours facile, mais c’est clair dès le départ. Nous sommes toutes dans un ascenseur, et c’est moi qui en suis la gardienne », sourit-elle.
Pour Shabana, le commerce équitable c’est un environnement agréable, mais aussi la transparence des comptes, des décisions, des coûts. « Cela apporte de la confiance, de la détermination. Ailleurs je n’aurais jamais eu cette force. » Son travail, c’est sa vie. Et quand on lui demande si elle ne veut pas se remarier, elle rit en disant qu’elle n’en a pas le temps. « Même dans ma salle de bain je pense à mon travail, même quand je regarde la télé je cherche des idées. Je suis au bon endroit. Dieu m’a choisie pour ça. Mon rêve c’est de parvenir à donner à d’autres la lumière, la force que j’ai reçue, que je leur redonne le sourire. Et je crois n’être pas trop mauvaise là dedans. » L.d.H.

Sofiya, 27 ans
« Je voulais un autre destin que celui de mes soeurs »

Grande jeune femme en jeans à l’air très volontaire, Sofiya réalise des bijoux au sein de l’équipe des artisans de Tara, à l’étage au-dessus des bureaux de l’association de Fair Trade, dans un quartier de New Delhi. Elle y vient tous les matins sur son engin, un scooter acheté récemment avec ses économies.
Depuis toujours Sofia sait qu’elle veut « se tenir debout ». Cadette d’une famille de six filles et un garçon, « je savais que je ne voulais pas me marier, après avoir vu le destin de mes sœurs je ne voulais pas suivre le même chemin. »
« J’ai une cousine qui vient de mourir, raconte la jeune femme, en colère. Mariée à 15 ans, un premier enfant à 17, et il y a dix jours la famille a refusé qu’elle aille à l’hôpital. Elle en est morte, tout ça à cause des hommes ! »
Durant son enfance, Sofiya discute beaucoup avec son père, un recycleur de journaux. Elle partage avec lui ses envies d’indépendance. « Il était d’accord mais ne pouvait pas me dire oui à cause de l’entourage, de la famille… » Si Sofiya va à l’école – une école du gouvernement, organisée sous une tente – ce n’est que jusque 15 ans.
« Ma famille a décidé que je devais rentrer à la maison, mettre une burqa. » Lors d’une foire où elle parvient à se rendre avec des cousins, la jeune femme découvre l’existence de Tara et des ateliers de commerce équitable. « Je suis venue jusqu’à l’atelier ici, pour une visite, et j’ai bien vu que c’était un bon endroit pour travailler en tant que femme, où je me sentais en sécurité. J’en ai parlé à mon père, qui a pris mon parti, en disant que si je devenais une mauvaise fille il en prendrait la responsabilité. »
La porte était ouverte. « Au début j’étais un peu effrayée quand je sortais de chez moi. Maintenant je suis fière que des femmes et même des hommes me voient comme un exemple. Dans mon quartier des filles viennent me demander de leur trouver un travail. C’est normal, tout le monde devrait travailler ! Ici les relations sont bonnes, il n’y a pas de compétition entre nous, puis les hommes et les femmes ont la même importance. »
Son père décédé, Sofia vit à présent, à 27 ans, avec sa mère aveugle et deux nièces, orphelines d’une de ses sœurs morte en laissant sept filles et un garçon... « Mes nièces étudient par correspondance. Je veux qu’elles aillent au collège, où je n’ai pas pu aller. Certains de mes beaux-frères estiment que je devrais me marier et rester à la maison, mais d’autres me défendent en disant qu’après tout je m’occupe de ma mère... » Une mère qui, si elle n’approuvait pas Sofia au départ, semble aujourd’hui la soutenir. « Je ne sais pas où je serais si je n’étais pas venue ici. Je n’avais aucune formation, pas de connaissance. Quand mon père est mort, mon frère m’a dit que je n’avais qu’à m’occuper moi-même de mes dépenses, j’aurais dû trouver un travail... Ici j’ai acquis beaucoup de savoirs, sur mes droits, sur l’environnement, puis nous sommes payés en temps et en heure, contrairement à beaucoup d’autres endroits. Pour moi c’est vraiment important d’être indépendante, conclu la jeune femme, un air de défi au coin de l’œil, de ne pas avoir besoin de demander quoi que ce soit à ma famille. » L.d.H.

Mosmeen, 32 ans
« Je suis contente que mon mari m’ait quittée »

Elle est toute menue, Mosmeen, mais elle respire la force. La jeune fille parle facilement de son village, dans l’Uttar Pradesh, majoritairement musulman, où les hommes sont de petits agriculteurs ou des commerçants, et où les femmes ne travaillent pas, restent à la maison et s’occupent de leurs enfants. « Moi j’ai juste pu aller à l’école coranique, apprendre l’ourdou pour lire le coran, sinon je devais rester à la maison. Mais quand je voyais mon grand-père rentrer des champs, je me disais que moi aussi je voulais travailler. »
Mariée à 19 ans avec un homme d’un village voisin, Mosmeen a trois enfants avant que son mari ne la quitte pour une autre épouse. « Je suis rentrée dans ma famille. Il n’avait qu’à aller au diable, j’allais travailler, faire quelque chose moi-même. »
A l’occasion d’un projet social dans le village, elle rencontre Moon, la directrice de l’organisation de commerce équitable Tara, qui lui propose de travailler pour elle, avec un petit groupe de femmes du village. « Quelques personnes ont commencé à apprendre la broderie et la fabrication de bijoux et ont donné des cours aux autres ensuite ».
Chacune travaille d’abord à la maison puis elles finissent par aménager un lieu à elles, où elles peuvent se retrouver. « Nous y sommes en sécurité, il n’y a pas d’homme qui y vient, c’est interdit par la loi de travailler avec des hommes au village. »
Cette évolution n’a pas été sans difficultés : « On en parlait même à la mosquée, se souvient Mosmeen. Ils se demandaient ce que j’allais aller faire à Delhi tous les quinze jours. » Tara a alors proposé aux hommes de passer au bureau de l’association. « Ils ont bien vu qu’il n’y avait rien à redire, que c’était un groupe de travail de femmes, et m’ont autorisé à venir me former. »
« En fait je suis contente que mon mari m’ait quittée. Qui sait sinon ce qu’il m’aurait fait ? Il y a beaucoup de violence dans le village : il y a quelques jours une jeune femme y est morte. Enceinte, elle a été battue par son mari et est décédée un peu plus tard en accouchant d’un bébé mort-né. Les femmes ne sont jamais supposées discuter, contester quelque chose devant les hommes. Sinon elles sont battues. Quand j’étais mariée c’était pareil, mais maintenant je gagne ma vie, je suis respectée. »
En contribuant aux revenus de la famille, en payant les dettes de leurs maris et les frais des enfants, les femmes de son atelier parviennent à limiter la violence à leur encontre, « mais si elles disent quelque chose contre leur mari ça se passe mal... Les femmes ont vraiment besoin de soutien, d’un appui qui leur donne du courage. Pour moi Tara a été cette main tendue. »
Aujourd’hui, Mosmeen a appris à lire, à écrire, à compter, mais est aussi très au courant de ses droits et porte un vrai discours politique. Elle est même allé témoigner à l’université de Delhi et remporte de petites victoires, poussant par exemple un homme violent du village à s’excuser auprès de sa femme. « Le pouvoir économique est important bien sûr, mais celui de la réflexion, de l’éducation l’est également. » L.d.H.

Sophie Heine, politologue
« Les femmes restent perçues comme des objets, et non comme des sujets »

La politologue belge Sophie Heine dénonce les clichés qui rognent la liberté des femmes, les condamnant à se montrer douces, belles, maternelles, toujours au service des (...)

Lire la suite

Mr Mondialisation :
sous le masque, les alternatives

Depuis 2004, ses articles circulent abondamment sur la Toile. Il a près de 1,2 million de « J’aime » sur Facebook. Son nom ? Mr Mondialisation. Rencontre, via Skype, (...)

Lire la suite

Valoriser les déchets de la capitale kinoise

Sept mille tonnes de déchets produits chaque jour dans une capitale de plus de 10 millions d’habitants. Ces déchets, il faut pouvoir les trier et les valoriser. (...)

Lire la suite

« Une Révolution Africaine »,
arme d’information massive

Abdoulaye Diallo est l’auteur du documentaire Une Révolution Africaine qui retrace les dix jours qui ont mené à la chute du régime de Blaise Compaoré, le président (...)

Lire la suite

Si jeunesse savait…
les mentalités changeraient

Être une ONG avant-gardiste en République Démocratique du Congo est un combat de tous les jours. Protéger et conseiller les femmes face aux violences et aux viols, défendre la (...)

Lire la suite

Séjour en terre kinoise

En février 2016, je suis partie en stage à Kinshasa, en République Démocratique du Congo, au sein de la rédaction de la Radio Okapi. Un mois pour découvrir un pays, une (...)

Lire la suite

La santé des Belges face au dérèglement climatique

Réalité aujourd’hui incontestée, l’augmentation effrénée des activités humaines, qui nécessitent toujours plus de combustion d’énergies fossiles pour (...)

Lire la suite

Chronique d’une grève :
infos et intox

Le 19 octobre 2015, plusieurs barrages routiers étaient organisés en région liégeoise dans le cadre d’une action de grève tournante prévue dans toute la Wallonie. La (...)

Lire la suite

La bataille de l’eau noire

Le film de Benjamin Hennot retrace l’incroyable combat de citoyens de Couvin qui, en 1978, se sont battus contre la construction d’un barrage. Une belle aventure (...)

Lire la suite

Les débaptisés,
par Lola Reynaerts

Lola Reynaerts, 23 ans, originaire de Seraing, et diplômée de l’école Supérieure des Arts Saint-Luc à Liège, est l’auteur d’un travail photographique (...)

Lire la suite

L’homme au harpon

Y-a-t-il une vie après la prison ? Si oui, laquelle ? La réalisatrice Isabelle Christiaens a voulu le savoir. Pendant plus de 2 ans, elle a suivi la vie d’un détenu (...)

Lire la suite

L’écologie sonore
selon Eric La Casa

L’artiste sonore français Eric La Casa pratique l’enregistrement de terrain depuis une vingtaine d’années. Axant son travail sur une pratique approfondie de (...)

Lire la suite

Le Sud-Kivu à hauteur de femmes

La réalité sociale au Sud-Kivu, en République démocratique du Congo est complexe, notamment en ce qui concerne le sort réservé aux femmes. Dans cette région minière, dominée (...)

Lire la suite

Les dessous
de la propagande coloniale

Quels étaient les canaux de propagande durant la colonisation belge au Congo ? Comment ceux-ci ont-ils été véhiculés par l’Etat, l’Eglise catholique, la presse, les milieux économiques ? Que reste-il de ces slogans et autres clichés dans l’inconscient collectif, en Belgique et au Congo ? L’exposition « Notre Congo / Onze Congo » présentée au Musée Belvue à Bruxelles nous plonge au cœur de cette histoire passionnante et troublante à la fois. Petite visite guidée en ligne pour Imagine et entretien avec le grand historien congolais Elikia M’Bokolo, spécialiste de l’histoire sociale, politique et intellectuelle de l’Afrique.

Par Hugues Dorzée

Julien Truddaïu est chargé de projet au sein de l’ONG Coopération éducation culture (CEC) qui organise l’exposition « Notre Congo / Onze Congo » qui se tient (...)

Lire la suite

Pierre Dulaine, un gentleman
qui fait danser les cœurs


Le formidable film Dancing in Jaffa sur les écrans d’ici peu raconte l’histoire de Pierre Dulaine, 70 ans, quatre fois champion du monde de danse de salon qui fait valser les enfants de New York à Jaffa. Un personnage solaire et charismatique qui relie les êtres entre eux et rapproche des frères ennemis. Portrait d’un héros bourré de candeur sur fond de conflit israélo-palestinien.

« Pierre fait partie de ces héros méconnus de notre temps », affirme sa productrice, Diane Nabatoff. L’image est juste et belle : Pierre Dulaine, Peter Heney de son vrai (...)

Lire la suite

Et si on reprenait
le contrôle de notre argent ?

Politologue et diplômée en relations internationales, Judith Van Parys, 25 ans, a récemment participé au Sommet international des coopératives qui s’est déroulé début octobre à Québec.
Voici le récit d’une « jeune leader coopératrice », active au sein de NewB.

C’est dans le cadre de mon travail au sein de la coopérative NewB que j’ai été sélectionnée par l’Office franco-québécois pour la Jeunesse pour participer à (...)

Lire la suite