article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3

Agir


GEO-STRATÉGO
La chronique d’Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11.

Lutte contre
le terrorisme :
gare à l’effet boomerang

Pour contrer le djihadisme, la réponse sécuritaire ne suffira pas. Il faudra une réponse globale. A la fois diplomatique, sociale et économique.

Les attentats de Paris constituent une attaque d’une extrême violence contre les sociétés européennes qui en ressortent traumatisées. Le sentiment d’insécurité engendré par le terrorisme est un terreau propice aux réponses sécuritaires, comme l’ont démontré les réponses politiques apportées au lendemain des attentats : état d’urgence et niveau d’alerte maximum sur le plan intérieur ; mise en place d’une coalition internationale pour bombarder Daech sur le plan extérieur.
Un contexte favorable aux forces politiques national-populistes et néoconservatrices qui rêvent de pérenniser ces politiques et ont avancé leurs propositions : surveillance systématique des populations, fermeture totale des frontières et « guerre totale » contre l’Etat islamique. Des solutions qui non seulement découlent d’amalgames et d’analyses simplistes, mais contribuent à faire le jeu des forces qu’elles sont censées combattre.

« Vous êtes tombé dans le piège »
Suite aux attentats du 11 septembre 2001, les réponses de l’administration Bush avaient été à la hauteur du choc provoqué par les attaques. Toutefois, en adoptant le Patriot Act sur le plan intérieur et en formant un « Axe du Bien » pour éradiquer Al-Qaïda et remodeler le Moyen-Orient, l’administration Bush a fait, en réalité, le jeu des djihadistes : elle a réduit les libertés des citoyens américains, dégradé l’image de l’Occident dans le monde et, finalement, favorisé l’émergence de l’Etat islamique.
Daech est en effet un héritier de la branche Al-Qaïda en Irak créée suite à la « guerre préventive » en 2003. Motivée par la présence imaginaire d’armes de destruction massive, l’intervention en Irak avait donné naissance six mois plus tard à Al-Qaïda en Irak qui, dix ans plus tard, a abouti à la création de l’Etat islamique en 2014.
Son chef, Abou Bakr al-Baghdadi, s’est ensuite proclamé calife d’un territoire s’étendant de l’est de la Syrie au nord-ouest de l’Irak, où il profite de l’exaspération des populations sunnites face aux exactions qu’elles subissent dans les deux pays.
« Nous sommes en guerre contre Daech », a déclaré le président Hollande le jour des attentats. « Monsieur le président, vous êtes tombé dans le piège », lui a répondu le lendemain l’historien belge David Van Reybroucke, en se référant au précédent de la doctrine Bush.
Le bilan de 14 ans de guerre antiterroriste est en effet éloquent  : alors qu’en 2001, il n’y avait que quelques centaines de terroristes djihadistes qui représentaient une menace au Moyen-Orient, on en décompte aujourd’hui une centaine de milliers. Il est à craindre que les mêmes politiques mènent aux mêmes résultats : les bombardements des villes contrôlées par Daech, dont les milices vivent parmi les populations locales, provoquent immanquablement la mort de nombreux civils innocents, qui favorise à son tour le recrutement de nouveaux terroristes.
Comme le résume Jürgen Todenhöfer, le premier journaliste occidental à avoir côtoyé Daech en 2014 : « Je connais les combattants de l’Etat islamique. Les bombes occidentales sur Raqqa les rempliront de joie. […] Pour chaque enfant tué, il y aura de nouveaux terroristes. » [1]
La France et ses alliés ont d’autant moins les moyens de leurs ambitions militaires que les acteurs régionaux n’ont pas intérêt à voir disparaître Daech. Ceux-ci ont d’autres adversaires qui leur semblent plus importants : pour la Turquie d’Erdogan, ce sont les Kurdes qui pourraient sortir renforcés d’une victoire contre Daech ; le gouvernement chiite irakien n’est pas pressé d’intégrer la minorité sunnite et de partager le pouvoir ; les Kurdes cherchent à créer un Etat indépendant que favorise la division du monde arabe, mais que pourrait contester un Etat central irakien reconstitué suite à la défaite de Daech ; l’Arabie saoudite voit dans Daech une opportunité d’affaiblir son principal ennemi, l’Iran, qui de son côté est opposé à l’Etat islamique, mais tout en étant conscient que son existence lui permet de jouer un rôle international capital et de redonner une légitimité à Bachar al-Assad, son allié en Syrie, dont le principal ennemi a été l’opposition syrienne et qui cherche désormais, avec le soutien de la Russie, à se poser en ultime rempart contre le terrorisme islamiste pour redevenir fréquentable aux yeux des Occidentaux ; enfin, Israël se réjouit de voir le monde arabe empêtré dans des conflits internes et la question palestinienne devenir secondaire dans l’agenda international [2].
Si l’idée peut sembler séduisante, la « guerre contre Daech » est donc loin d’être gagnée et le bombardement des villes qu’il contrôle a toutes les chances de se révéler contre-productif.
Dans le même esprit, la privation des libertés publiques et la stigmatisation des populations de confession musulmane en Europe font le jeu de l’Etat islamique. La fermeture des frontières aux immigrés relève quant à elle d’un amalgame évident : les réfugiés ne représentent pas un danger, ils le fuient, notamment en Syrie où on dénombre en moyenne plus de cent morts par jour depuis 2011.
En outre, l’Europe n’est en rien la principale victime du terrorisme global : le nombre de victimes dans le monde a été multiplié par neuf au cours de la dernière décennie, majoritairement en Irak, au Nigeria, en Syrie, en Afghanistan et au Pakistan. C’est donc un enjeu mondial qui requiert une coopération internationale plutôt que des replis sur soi identitaires et sécuritaires.

D’autres moyens que les bombes
Sur le plan intérieur, les partis traditionnels ont tendance à rallier les idées des partis d’extrême-droite qui rêvent d’exploiter le contexte de terreur pour fermer les frontières aux immigrés, abolir les accords de Schengen et se replier derrière les frontières nationales, où les libertés seraient restreintes au nom de l’impératif sécuritaire. C’est pourtant la réponse inverse qui s’impose  : continuer à pouvoir se divertir et manifester, garantir les libertés publiques constituent la meilleure riposte aux attaques terroristes.
Nous avons en outre besoin de plus d’Europe et de coopération  : les dysfonctionnements entre services nationaux de renseignement ont démontré par l’absurde l’urgence d’un service de renseignement intégré à l’échelle européenne, tout comme la crise de l’asile a démontré la nécessité d’une véritable politique migratoire commune.
La violence des actes terroristes ne doit par ailleurs pas masquer la question sociale qui les sous-tend : la discrimination à l’embauche, le décrochage scolaire, les conditions carcérales ou les ressorts de la radicalisation sont des problèmes urgents à affronter, tout comme le financement de la justice.
Sur le plan extérieur, la victoire contre le terrorisme global nécessite d’autres moyens que les bombes. Au niveau diplomatique, l’Etat islamique doit son expansion à son alliance avec les populations sunnites réprimées en Irak et en Syrie. Sa stratégie d’expansion territoriale a atteint ses limites, car la zone où la population arabe sunnite voit en lui un défenseur est limitée par les Kurdes au nord, les chiites irakiens à l’est, les alaouites à l’ouest et le Liban et la Jordanie au sud. Tous les moyens diplomatiques doivent dès lors être mobilisés pour aboutir à une réconciliation nationale et à des gouvernements représentatifs de toutes les communautés en Syrie et en Irak.
Sur le plan de la politique étrangère, on ne compte plus non plus les erreurs. Une des plus graves a été l’alliance avec les pétromonarchies autoritaires arabes qui ont favorisé ce terrorisme djihadiste. Il est donc urgent de réviser ces alliances douteuses et d’opérer une transition énergétique pour sortir de la dépendance envers le pétrole.
Sur le plan économique, il convient de lutter contre la criminalité financière et les réseaux de contrebande qui rapportent des centaines de millions de dollars à Daech. Enfin, sur le plan du développement, Thomas Piketty [3] souligne que le Moyen-Orient représente la région la plus inégalitaire du monde, avec les deux tiers du PIB régional concentrés dans les pétromonarchies qui n’abritent que 10 % de la population, dont une part considérable est réduite au semi-esclavage.
Promouvoir le développement et la démocratie au Moyen-Orient permettrait dès lors que les valeurs de démocratie et de justice sociale ne semblent pas de simples slogans pour les populations locales, mais une réalité.
La lutte contre le terrorisme global est moins un sprint sécuritaire et militaire qu’une course de fond démocratique et sociale. —

Par Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11 (@ArnaudZacharie)

[1J. Todenhöfer , « I know ISIS fighters. Western bombs falling on Raqqa will fill them with joy », The Guardian, 27 novembre 2015.

[2O . Roy, « Les attentats à Paris révèlent les limites de Daesh », New York Times, 16 novembre 2015.

[3T. Piketty, « Le tout-sécuritaire ne suffira pas », Le Monde, 24 novembre 2015.

Autre(s) article(s) sur le même thème :

article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3


Tiken Jah Fakoly :
la génération consciente

A 46 ans, la star du reggae Tiken Jah Fakoly, avec ses dix albums derrière lui, s’efforce (...)

Lire la suite

Criminaliser
les écocides

Aujourd’hui, la destruction systématique de nos écosystèmes (marées noires, (...)

Lire la suite

Raed Abu Youssef :
sous la vigne,
la résistance

Sur les hauteurs d’Hébron, dans la résistance le sud de la Cisjordanie, Raed Abu Youssef (...)

Lire la suite

Vositha Wijenayake :
la tête hors de l’eau

Juriste de formation, coordinatrice du Climate Action Network South Asia, Vositha Wijenayake (...)

Lire la suite

Fermes du futur

En France, des citoyens financent l’agriculture du futur. Reportage dans l’une des (...)

Lire la suite

Housing First :
un toit plutôt
que la rue

Pour lutter contre le sans-abrisme, plusieurs grandes villes belges se sont lancées dans le (...)

Lire la suite

De chanvre et de chaux

En région namuroise, IsoHemp propose aux constructeurs et aux rénovateurs des blocs composés de (...)

Lire la suite

Je suis caraholic,
mais j’me soigne !

Quand mon rédacteur en chef m’a proposé l’été dernier de réfléchir à une rubrique (...)

Lire la suite

Vélonomie

Le vélo était à la fin du 19e siècle un jouet onéreux pour gens fortunés en quête de griserie. (...)

Lire la suite