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Chronique d’une grève :
infos et intox

Le 19 octobre 2015, plusieurs barrages routiers étaient organisés en région liégeoise dans le cadre d’une action de grève tournante prévue dans toute la Wallonie. La FGTB était en première ligne. Une journée sous vive tension suivie d’un étrange emballement politico-médiatique. Imagine a retracé cet épisode révélateur du climat social ambiant, entre colère syndicale, dégradations, dépôts de plaintes et récupération partisane.

« L’apocalypse sur le pont de la E40 à Cheratte », annonce La Meuse dans son édition électronique du 19 octobre dernier. Un article accompagné de « LA photo des incidents qui buzz », précise le quotidien. L’« apocalypse » ? On y voit un tas de pneus en feu dans la nuit presque noire.
Ce matin-là, dès 5 h 30, environ 200 militants syndicaux, issus pour la plupart de la FGTB Métal, ont décidé de bloquer l’autoroute E40 à hauteur du viaduc de Cheratte. Un lieu stratégique, par ailleurs en chantier, qui n’a pas été choisi par hasard.
« Cette action s’inscrivait dans le cadre des actions de grèves tournantes organisées dans toute la Wallonie », rappelle Fabrice Jacquemart, directeur politique de la FGTB Métal Liège Luxembourg.
Au même moment, d’autres barrages sont installés ailleurs en région liégeoise : près du complexe commercial de Belle-Ile, à Bierset, à Jemeppe, et sur l’autoroute E25, à hauteur de la sortie Ans, à proximité du chantier du MontLégia, le nouvel hôpital du CHC.
A Cheratte, les manifestants ont décidé de bloquer complètement le trafic en occupant la totalité de la chaussée. Un barrage est installé à l’aide de pneus, de caddies, de panneaux de signalisation et de palettes en bois. Les manifestants sont déterminés. Ils veulent marquer fermement leur désapprobation à l’encontre des mesures d’austérité prises par le gouvernement Michel (N-VA, CD&V, libéraux).
Le trafic est entièrement bloqué. Et, à l’heure de pointe, la tension est vive. Un automobiliste tentera de forcer le barrage. La police est présente sur place. Et plusieurs procès-verbaux seront dressés. Vers 11 h 30, la circulation reprendra doucement son cours.
Les médias couvrent l’événement en mettant quasi exclusivement l’accent sur les embarras de circulation, les barrages et les destructions occasionnées. Images chocs à l’appui. Pas un mot ou si peu sur les revendications des manifestants.
« Pas un journaliste ne s’est interrogé sur les raisons de cette colère, toutes ces mesures d’austérité prises par un gouvernement brutalement antisocial !, réagit-on aujourd’hui à la FGTB. Ce qui intéressait la presse ce jour-là, c’était uniquement de montrer une image négative des syndicats et de montrer des militants violents et irresponsables ! ».

« Une prise d’otage »
Très vite, les incidents de Cheratte remontent alors jusqu’au Parlement fédéral. Le député MR Denis Ducarme s’en prend violemment aux syndicats en déclarant que « les routes wallonnes n’appartiennent pas à la FGTB » et en dénonçant cette « prise en otage inacceptable des travailleurs ». Absence de personnalité juridique des organisations syndicales, « droit de grève » versus « droit au travail »… La machine médiatico-politique se met en branle.
Dans la journée, Maxime Prévot (CDH), ministre wallon des travaux publics, annonce son intention de déposer plainte « contre X » pour les dégâts occasionnés. Plainte qui sera finalement déposée à Liège le 22 octobre, par le Service Public de Wallonie et la Sofico.
Selon le ministre, le montant du préjudice subis par la Région serait estimé à 100 000 euros. « Dans ce montant, on retrouve de tout, a-t-il déclaré récemment au Parlement, des panneaux de signalisation à remplacer, du revêtement brûlé et déformé qui doit être raclé et reposé, du matériel et des matériaux de construction, de la main-d’œuvre en personnel pour les interventions en urgence sur le site, etc. ».
Au travers de cette plainte, le ministre Prévot entend poser « un geste fort envers ceux qui se permettent de dégrader, de gaspiller, d’apeurer les automobilistes et de bloquer toute circulation sur les autoroutes » tout en précisant qu’il « respecte pleinement le droit à la liberté d’association syndicale » et qu’il « ne condamne pas le droit de grève ».
Mais pour le ministre CDH, les événements de Cheratte « ne relèvent pas du syndicalisme, mais du délit ». Tout en ajoutant que cette plainte ne « cible » pas stricto sensu la FGTB. « Si la CSC avait posé les mêmes actes », Maxime Prévot affirme qu’il aurait agi « de la même façon ».

Dépôt de plainte du CHC
Le mercredi 21, deux jours après les faits donc, la RTBF radio sort une nouvelle information : à cause de ce barrage, un médecin de garde du CHC rappelé pour un cas grave aurait mis environ une heure pour atteindre la clinique voisine.
La direction de l’hôpital confirme l’information. Nouvel emballement médiatique. « Grève de la FGTB : mort d’une touriste, le chirurgien bloqué à Herstal ! » titre Le Peuple.
Les internautes se déchainent sur les réseaux sociaux. Et la direction du CHC décide d’organiser une conférence de presse pour exposer sa version des faits et annoncer son intention de déposer plainte.
A 5 h 23, une patiente âgée de 74 ans et d’origine danoise a été effectivement admise à la clinique d’Hermalle-sous-Huy à la suite d’une rupture d’anévrisme. Elle est dans un « état préoccupant », selon le Centre hospitalier chrétien.
A 5 h 43, constatant que son état s’est fortement dégradé, l’hôpital rappelle le chirurgien vasculaire de garde. Le médecin quitte son domicile à 6 heures. Arrivé à hauteur de l’échangeur de Cheratte, il est bloqué dans les bouchons. Accompagné par la police, il est finalement « extirpé » des bouchons avant de remonter la file à double sens.
A 7 h, le médecin arrive à la clinique et opère immédiatement la patiente. Laquelle décèdera quelques heures plus tard.
Par l’intermédiaire de son directeur médical, le Dr Philippe Olivier, le CHC dépose donc plainte « contre X » du chef « d’homicide involontaire ». En réalité, l’hôpital dénonce une « entrave aux soins » et à « l’exercice médical ». « Les circonstances justifiaient pleinement cette démarche », explique-t-on aujourd’hui au CHC.
Pour la direction de l’hôpital chrétien, il s’agissait d’une action de grève « imprévue, illégale et mettant en difficulté les services de soins ».
L’enquête qui, selon nos informations, aurait seulement démarrée à la mi-janvier, est confiée à la PJ de Liège, section homicide. A ce jour, aucun représentant de la FGTB n’a encore été entendu.
Quoi qu’il soit, la machine médiatico-politique, elle, s’emballe à nouveau. Dans les forums en ligne, dans la bouche de plusieurs responsables politiques (MR, N-VA…), sur les réseaux sociaux, on tire à nouveau à boulets rouges sur la FGTB. Le 22 octobre, Le Soir titre en manchette « Morte à cause des barrages de la FGTB ? ». Deux jours auparavant, La Libre signe un éditorial anti-syndical intitulé « La violence, l’arme des lâches ».
Dans la sphère politique, plusieurs voix s’élèvent une nouvelle fois pour limiter le droit de grève, interdire les blocages autoroutiers, imposer aux syndicats une personnalité juridique. Dans l’opposition, l’ex-ministre Laurette Onkelinx (PS) dénonce « une récupération politique du drame ». La FGTB, elle, encaisse comme elle peut. « Ce gouvernement antisocial ne s’imagine pas à quel point il exaspère. Moi je condamne ceux qui provoquent ce qui arrive » déclare son secrétaire général, Marc Goblet.

« Sur le coup de la colère »
Mais cette succession d’évènements autour des barrages de Cheratte est à mettre en lien avec d’autres faits qui se sont produits ce même lundi 19 janvier, à l’autre bout de Liège.
Dès la levée du jour, la FGTB organise un autre piquet de grève, à hauteur de la sortie Bonne Fortune (Ans-Loncin), toujours sur l’autoroute (A602). Mais là-bas, le barrage était filtrant. La bande d’arrêt d’urgence avait été laissée libre.
Entre 5 h 30 et 6 h du matin, plusieurs dizaines de militants ont alors pénétré sur le chantier du MontLégia où en 2019, un vaste complexe hospitalier géré par le CHC, devrait voir le jour. « Environ 150 personnes ont envahi le chantier, certains étaient cagoulés et munis de barres de fer », dénonce aujourd’hui l’hôpital chrétien. Ils ont forcé des barrières, arraché des câbles, dégradé du mobilier, vidé des extincteurs… ».
En tant que maître d’œuvre du chantier, le CHC décide, ici aussi, de déposer plainte par la voix de son directeur général Alain Javaux. Cette fois la plainte vise explicitement « la FGTB et les inconnus responsables de la grève ». « De tels actes sont graves et doivent être poursuivis », juge l’hôpital.
La version syndicale, elle, diffère quelque peu. On parle de « 50 à 100 travailleurs » qui se sont rendus sur un chantier qu’ils estiment « révélateur de ce que traverse aujourd’hui le secteur de la construction ».
« Notre action du jour aux abords de ce site visait aussi à dénoncer le dumping social, les soumissions aux prix les plus bas, la sous-traitance en cascade, les contrats précaires, etc. Et ce chantier du MontLégia n’est pas plus vertueux que les autres », réagit Geoffrey Goblet, secrétaire à la Centrale générale FGTB. Au départ, il s’agissait juste d’informer les automobilistes et de bloquer l’accès au chantier. Sur place, certains militants ont alors découvert que 50 à 60 travailleurs détachés étaient à pied d’œuvre. Ils avaient des contrats italiens, mais ils étaient d’origine indienne ou pakistanaise. Pour certains travailleurs de la construction présents sur le barrage qui étaient quant à eux au chômage technique depuis 11 mois, c’était l’épisode de trop ». Les destructions ? Pour la FGTB, il est question d’une « minorité agissante et extérieure », qui a agi « sur le coup de la colère ».
Les ouvriers présents prennent alors la fuite. Le chantier est mis à l’arrêt durant toute la journée. Et, selon le CHC, les dégâts occasionnés sont estimés à 28 000 euros.
Vers 10 h 30 environ, le barrage installé sur l’autoroute A602 est alors levé.
Mais, durant ces quelques heures de blocage, un autre incident va également se produire. Un conducteur est victime d’un malaise cardiaque au volant de sa voiture. Il sera pris en charge par les secours. Trois jours plus tard, il décèdera à l’hôpital.
« A entendre certains, nous serions également responsables de ce drame, s’indigne-t-on du côté de la FGTB. Les secours ont pu intervenir normalement. Le patient a été pris en charge. Il est décédé bien après les faits. Là, encore on est en pleine manipulation ! ».
Entre l’hôpital chrétien et le ministre Prévot (CDH) d’une part, et le syndicat socialiste d’autre part, le torchon brûle. « Le CHC a surjoué médiatiquement, s’indigne-t-on du côté de la FGTB. Ils n’ont pas supporté le fait que l’on mette le doigt sur la réalité de leur chantier au MontLégia et ils ont exploité au maximum le barrage de Cheratte. Selon nos informations, l’état de la patiente était très critique en arrivant à l’hôpital. Et rien ne prouve que si le médecin avait pu gagner ½ heure dans le trajet, l’issue aurait été différente. »
Quoi qu’il en soit, cette succession d’événements est révélateur du climat social ambiant, avec des syndicats aux abois dans un climat antisyndical de plus en plus marqué.

Hugues Dorzée

Photos d’illustration : Bruno Devoghel

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