Articles

Séjour en terre kinoise

En février 2016, je suis partie en stage à Kinshasa, en République Démocratique du Congo, au sein de la rédaction de la Radio Okapi. Un mois pour découvrir un pays, une nouvelle radio et un monde journalistique différent. Entre pression politique, découverte de la ville et réalité du terrain, récit d’une étudiante en journalisme de l’IHECS (Institut des Hautes Etudes de Communication Social).

Il y a quelques mois, je m’étais lancée le défi d’aller réaliser un mois de stage dans une radio congolaise : Radio Okapi. Cette radio appartient à la Monusco et a été mise en place en 2001 pour promouvoir la paix dans le pays qui était alors en situation de crise. Le pouvoir de la radio a quelque chose de magique sur le continent africain, il fallait que j’aille voir cela de plus près. Le jour du départ, je me suis lancée sans trop savoir où j’allais atterrir. Mais lorsqu’on sort de l’avion, la première évidence est là : l’air est si différent, chaud, lourd, propre au continent, à la terre africaine. Cette odeur m’avait manqué et m’a rappelé mes voyages familiaux étant petite en Afrique de l’Ouest. Pourtant je sais que celui-ci sera différent, je suis devenue une adulte et je vais en quelque sorte travailler, prouver mes compétences en tant que future journaliste.

D’abord, apprendre à connaître son nouvel environnement
Le stage démarre directement, après un rapide tour de la rédaction et une brève présentation de mes collègues pour un mois. La plupart ont fait des études de journalisme et d’autres ont appris « sur le tas », un peu la même configuration que l’on peut retrouver dans nos rédactions belges. J’assiste à la conférence de rédaction matinale mouvementée où l’on passe du français au lingala. Je suis un peu perdue et ne comprends plus grand-chose à ce qu’il se dit. Le contexte politique du Congo ne m’est pas encore très familier et la plupart des noms et les sigles sont un mystère pour moi. Les journalistes de la radio sont tous étonnés de me voir débarquer. Bizarrement, je ressens comme un peu de fierté dans leurs yeux lorsqu’ils apprennent que je suis stagiaire. Je l’interprète comme si une « blanche Européenne » ne pouvait venir que pour leur enseigner des choses et non en apprendre. Mais ils m’acceptent très vite et prennent soin de me mettre à l’aise.
L’intégration à la vie kinoise n’est pas chose aisée. Il faut apprendre les bases et les fondamentaux : priorité voitures et non piétons, toujours négocier, les hommes plus âgés sont des « papas » et les femmes des « mamans » et le sport préféré des Congolais est la séduction.
J’aime le chaos qui règne dans la ville, ce mouvement continu même si, je dois l’avouer, le bruit est par moment assourdissant. Mes nuits sont courtes, car dès le petit matin, les taxis klaxonnent de plus belle pour attirer les clients potentiels. Mais c’est agréable d’entendre de la musique congolaise à tous les coins de rue, ça apporte, à l’ambiance générale de Kinshasa un côté festif incroyablement attirant.
Les ballades dans la rue sont rares, car seule, il n’est pas prudent de s’aventurer dans les recoins de la ville. Enfin, c’est ce que l’on m’a dit à longueur de journée. Après trois semaines, je me dis que chacun est libre de vivre comme il le souhaite et que si l’on se sent bien, il est tout à fait agréable de se promener. Cependant, il faut aimer être repérable à 10 kilomètres en tant que mundele, blanche, et savoir comment se comporter face aux nombreuses sollicitations financières.
Il faut apprendre à modifier ses habitudes, quitte à perdre un peu d’autonomie. Quand on est tout le temps en transports en commun et à pied à Bruxelles, ce n’est pas facile de devoir prendre des taxis à tout va (pour une question de sécurité et vu l’étendue de la capitale).
Je fus également nommée noko, oncle, car les Congolais considèrent les Belges comme leurs oncles. Je n’ai pas ressenti d’amertume concernant l’époque coloniale même si certains rigolent en disant se sentir encore un peu belges même s’ils n’obtiendront jamais de visa pour venir visiter la Belgique.
La pauvreté est belle et bien présente et ce qui choque le plus, ce sont ces enfants qui vivent dans la rue, les shégés, comme on les appelle. Ce sont souvent des enfants qui ont été chassés, car considérés comme des enfants sorciers, responsables de tous les malheurs de la famille. Le premier jour, j’ai pu faire la connaissance d’un de ces shégés et le vol assez violent d’un objet de valeur m’a enseigné qu’il fallait tout de même rester prudente. Sans aide sociale ou aide au logement, il faut travailler pour vivre, et les vendeurs, cireurs de chaussures et petits mendiants sont très nombreux sur l’artère principale, le boulevard du 30 juin. Une situation à laquelle on s’habitue, malheureusement, bien trop vite.

Ensuite, comprendre la politique et l’univers journalistique
Ce que ce mois de stage m’a appris n’est pas essentiellement de la pratique journalistique, mais plutôt comprendre la situation du journalisme en RDC. Être journaliste en République Démocratique du Congo n’est pas une tâche facile. À l’exception de la Radio Okapi, qui est une radio onusienne et qui doit, elle, rester neutre, les autres médias sont tous politisés. Ils sont soit rattachés à la majorité (et donc au président actuel Joseph Kabila) soit à un parti de l’opposition.
J’ai eu l’occasion de discuter avec un journaliste d’une chaîne appartenant à Jean-Pierre Bemba, un opposant du parti Mouvement de Libération du Congo, et les menaces sont bien réelles. Lors d’un verre dans le quartier animé de Bandal, il m’a expliqué avoir été agressé violemment pour ses propos et me montre une cicatrice au sommet de son crâne. La même soirée, un confrère fêtait sa récente sortie de prison pour un article publié un an plus tôt. Je réalise le courage qu’il faut pour continuer à écrire lorsque votre vie est continuellement menacée.
La nette différence entre les informations publiées selon son attachement politique m’a tout de même laissé perplexe. Il suffit de lire les titres du journal pour savoir de quel côté on penche (opposition ou majorité). Il y a également une particularité déroutante dans certains journaux : il n’est pas rare de voir des articles pris tels quels et publiés avec écrit en petit l’origine (RFI ou autres journaux nationaux). J’ai pu, par exemple, trouver dans un journal nommé Le Potentiel, un article que j’avais rédigé sur le site web, et repris tel quel avec la mention R.O. (Radio Okapi). Je l’ai gardé en souvenir tant j’étais étonnée et amusée.
Les mois qui vont suivre mon retour vont sûrement être assez tendus dans tout le pays. Les élections doivent se dérouler fin 2016 et le président actuel, Joseph Kabila, ne peut pas se représenter. La constitution stipule qu’on ne peut présider plus de deux mandats consécutifs.
Or, il semblerait que Joseph Kabila ne souhaite pas laisser sa place à un de ses concurrents. À tout moment et partout, les gens parlent des élections. Il n’est souvent pas question de partis, mais bien de cette fameuse alternance politique, très attendue pour une majorité de Congolais. Lors de rassemblements, deux mots résonnent plus forts que les autres : wumela (« reste longtemps ») et yebela (« sache-le », autrement dit : « pars ! »).
J’ai d’ailleurs pu assister le 16 février à la journée ville-morte. Une journée de protestation organisée par l’opposition et symbolisée par une non-activité générale pour demander des élections démocratiques à la date prévue. Cet événement a été suivi de plusieurs arrestations et d’une couverture médiatique assez compliquée pour la Radio Okapi, qui se doit de rester neutre. Par exemple, ils ont pris la décision de ne pas diffuser « l’inforoute », car il n’y avait aucun trafic. Passer à l’antenne que les routes étaient vides et donc que le peuple congolais avait suivie les recommandations de l’opposition (à savoir, de ne pas aller travailler) aurait pu être vu par certains comme un soutien à l’initiative de la journée « ville-morte ».

Et au final
Après un mois de découvertes, je repars plein d’envies : y retourner et parcourir le pays de long en large, me spécialiser dans l’actualité congolaise et africaine, rencontrer toujours plus de gens à travers le monde.
La République Démocratique du Congo est un pays en mutation et je sais que si j’y retourne d’ici 5 ans, ce n’est pas la même capitale kinoise que je reverrais. Il suffit de voir le nombre de bâtiments en construction et les nombreux projets innovants mis en place. J’espère cependant que la crise électorale ne va pas freiner le développement du pays et que l’on n’assistera pas à une nouvelle guerre civile. Je souhaite de tout cœur que le mot Démocratique de la République du Congo soit honoré fin 2016.

Elisabeth Evrard (st)

Sophie Heine, politologue
« Les femmes restent perçues comme des objets, et non comme des sujets »

La politologue belge Sophie Heine dénonce les clichés qui rognent la liberté des femmes, les condamnant à se montrer douces, belles, maternelles, toujours au service des (...)

Lire la suite

Mr Mondialisation :
sous le masque, les alternatives

Depuis 2004, ses articles circulent abondamment sur la Toile. Il a près de 1,2 million de « J’aime » sur Facebook. Son nom ? Mr Mondialisation. Rencontre, via Skype, (...)

Lire la suite

Valoriser les déchets de la capitale kinoise

Sept mille tonnes de déchets produits chaque jour dans une capitale de plus de 10 millions d’habitants. Ces déchets, il faut pouvoir les trier et les valoriser. (...)

Lire la suite

« Une Révolution Africaine »,
arme d’information massive

Abdoulaye Diallo est l’auteur du documentaire Une Révolution Africaine qui retrace les dix jours qui ont mené à la chute du régime de Blaise Compaoré, le président (...)

Lire la suite

Si jeunesse savait…
les mentalités changeraient

Être une ONG avant-gardiste en République Démocratique du Congo est un combat de tous les jours. Protéger et conseiller les femmes face aux violences et aux viols, défendre la (...)

Lire la suite

La santé des Belges face au dérèglement climatique

Réalité aujourd’hui incontestée, l’augmentation effrénée des activités humaines, qui nécessitent toujours plus de combustion d’énergies fossiles pour (...)

Lire la suite

Chronique d’une grève :
infos et intox

Le 19 octobre 2015, plusieurs barrages routiers étaient organisés en région liégeoise dans le cadre d’une action de grève tournante prévue dans toute la Wallonie. La (...)

Lire la suite

L’Inde des femmes en résistance

Mariages forcés, poids des traditions, libertés bafouées… Dans l’Inde contemporaine, il n’est pas toujours simple d’être femme. Portraits de trois (...)

Lire la suite

La bataille de l’eau noire

Le film de Benjamin Hennot retrace l’incroyable combat de citoyens de Couvin qui, en 1978, se sont battus contre la construction d’un barrage. Une belle aventure (...)

Lire la suite

Les débaptisés,
par Lola Reynaerts

Lola Reynaerts, 23 ans, originaire de Seraing, et diplômée de l’école Supérieure des Arts Saint-Luc à Liège, est l’auteur d’un travail photographique (...)

Lire la suite

L’homme au harpon

Y-a-t-il une vie après la prison ? Si oui, laquelle ? La réalisatrice Isabelle Christiaens a voulu le savoir. Pendant plus de 2 ans, elle a suivi la vie d’un détenu (...)

Lire la suite

L’écologie sonore
selon Eric La Casa

L’artiste sonore français Eric La Casa pratique l’enregistrement de terrain depuis une vingtaine d’années. Axant son travail sur une pratique approfondie de (...)

Lire la suite

Le Sud-Kivu à hauteur de femmes

La réalité sociale au Sud-Kivu, en République démocratique du Congo est complexe, notamment en ce qui concerne le sort réservé aux femmes. Dans cette région minière, dominée (...)

Lire la suite

Les dessous
de la propagande coloniale

Quels étaient les canaux de propagande durant la colonisation belge au Congo ? Comment ceux-ci ont-ils été véhiculés par l’Etat, l’Eglise catholique, la presse, les milieux économiques ? Que reste-il de ces slogans et autres clichés dans l’inconscient collectif, en Belgique et au Congo ? L’exposition « Notre Congo / Onze Congo » présentée au Musée Belvue à Bruxelles nous plonge au cœur de cette histoire passionnante et troublante à la fois. Petite visite guidée en ligne pour Imagine et entretien avec le grand historien congolais Elikia M’Bokolo, spécialiste de l’histoire sociale, politique et intellectuelle de l’Afrique.

Par Hugues Dorzée

Julien Truddaïu est chargé de projet au sein de l’ONG Coopération éducation culture (CEC) qui organise l’exposition « Notre Congo / Onze Congo » qui se tient (...)

Lire la suite

Pierre Dulaine, un gentleman
qui fait danser les cœurs


Le formidable film Dancing in Jaffa sur les écrans d’ici peu raconte l’histoire de Pierre Dulaine, 70 ans, quatre fois champion du monde de danse de salon qui fait valser les enfants de New York à Jaffa. Un personnage solaire et charismatique qui relie les êtres entre eux et rapproche des frères ennemis. Portrait d’un héros bourré de candeur sur fond de conflit israélo-palestinien.

« Pierre fait partie de ces héros méconnus de notre temps », affirme sa productrice, Diane Nabatoff. L’image est juste et belle : Pierre Dulaine, Peter Heney de son vrai (...)

Lire la suite

Et si on reprenait
le contrôle de notre argent ?

Politologue et diplômée en relations internationales, Judith Van Parys, 25 ans, a récemment participé au Sommet international des coopératives qui s’est déroulé début octobre à Québec.
Voici le récit d’une « jeune leader coopératrice », active au sein de NewB.

C’est dans le cadre de mon travail au sein de la coopérative NewB que j’ai été sélectionnée par l’Office franco-québécois pour la Jeunesse pour participer à (...)

Lire la suite