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Agir


Publié dans notre magazine n°Agir

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Publié dans notre magazine n°115 - mai & juin 2016

GEO-STRATÉGO
La chronique d’Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11.

La crise de l’asile
ou le suicide de l’Europe

Ce que les médias européens qualifient de « crise des réfugiés » est en réalité une crise de l’asile. Bien que leur nombre soit en forte hausse, suite à la multiplication des conflits aux frontières de l’Europe, le million de réfugiés arrivés en 2015 [1] aurait pu être géré sans difficulté. Toutefois, l’absence de politique migratoire européenne cohérente a rendu la tâche impossible. Non seulement l’Union européenne s’est révélée incapable de répartir équitablement l’accueil des réfugiés, mais l’ampleur des divisions entre Etats membres pourrait mener à sa désintégration.


Julie Graux

La vague de réfugiés arrivés durant l’été 2015 a semblé surprendre tout le monde. Il suffisait pourtant d’observer l’évolution des dernières années aux portes de l’Europe pour avoir conscience de ce qui s’annonçait. Les pays voisins – à commencer par le Liban et la Turquie – ont ainsi vu le nombre de réfugiés fuyant la Syrie, l’Irak ou l’Afghanistan passer de 500 000 en janvier 2013 à 2,3 millions en janvier 2014, puis à 3,7 millions en janvier 2015 [2].
Il n’est donc pas surprenant qu’une partie de ces réfugiés aient fini par demander l’asile en Europe – d’autant que la Turquie, de son côté, a restreint l’application de la Convention de Genève aux ressortissants européens et n’octroie dès lors qu’un statut précaire aux réfugiés du Moyen-Orient.
L’ampleur de la crise politique que la vague de réfugiés a provoquée peut laisser penser que la tâche était difficilement surmontable. Il n’en est rien. Un million de réfugiés ne représentent que 0,2 % de la population européenne. C’est peu par rapport au nombre de réfugiés que doivent accueillir les pays en développement. Selon Oxfam, les pays riches n’avaient réinstallé en mars 2016 que 1,39 % des réfugiés syriens – soit 67 108 sur 5 millions [3].
Pourtant, comme le souligne Catherine Wihtol de Wenden [4], la nouvelle génération de réfugiés cherchant asile en Europe se compose majoritairement de jeunes diplômés issus de la classe moyenne des zones urbaines et qui sont détenteurs d’une expérience professionnelle qui pourrait bénéficier à l’économie européenne.
L’évolution démographique et le vieillissement de la population européenne rendent en effet l’immigration de plus en plus nécessaire pour maintenir un niveau de population active suffisant et pérenniser le modèle social européen. C’est ce qu’a compris l’Allemagne, qui a accueilli la majorité des réfugiés arrivés sur le territoire européen, mais pas la Hongrie, qui est pourtant le pays d’Europe où l’évolution démographique et la disponibilité de la main-d’œuvre rendent l’immigration la plus nécessaire.

Cacophonie et chacun pour soi
Les divisions européennes ont par ailleurs révélé de profondes fractures rendant illusoire tout espoir de politique cohérente. Le Règlement de Dublin II, qui stipule que le premier pays d’entrée en Europe est responsable de l’examen de la demande d’asile, s’est vite révélé inadapté, puisqu’il faisait de facto reposer sur les épaules de la seule Grèce, pourtant affaiblie par des années d’austérité, la gestion de la majorité des demandeurs d’asile – 856 000 réfugiés étant arrivés en Europe par la Grèce via la Turquie en 2015.
C’est pourquoi Angela Merkel a annoncé fin août 2015 la suspension unilatérale du traité Dublin II, afin de pouvoir accueillir des réfugiés directement en Allemagne. Alors qu’à l’opposé de cette politique accueillante, la majorité des autres Etats membres – à commencer par le « groupe de Visegrad » (Hongrie, Pologne, Tchéquie et Slovaquie) – appelaient à la fermeture des frontières, près d’un million de réfugiés sont arrivés en quelques mois en Allemagne par la route des Balkans. Pour sortir de cette cacophonie, la Commission européenne a proposé un système de répartition entre Etats membres des réfugiés arrivés en Europe sur la base de critères objectifs. Après des mois de négociations difficiles, un accord a laborieusement été conclu en septembre 2015 sur la répartition de 160 000 réfugiés.
Bien que cet engagement modeste ne fût pas à la hauteur de la situation, l’Union européenne s’est révélée incapable d’appliquer ses propres décisions – seuls quelques centaines de réfugiés ayant été effectivement relocalisés six mois plus tard.
Au lieu de cela, la plupart des gouvernements européens ont adopté des politiques d’accueil restrictives, fondées sur la construction de murs mettant en péril les accords de Schengen – un des principaux piliers de la construction européenne avec l’Union monétaire, elle-même affaiblie par la crise de la zone euro et la menace de « Grexit ». Cette politique a mené en mars 2016 à la fermeture de la route des Balkans, transformant la Grèce en une sorte de hot spot géant.
Il est pourtant illusoire de prétendre enrayer les flux de migrants par la fermeture des frontières, car des voies alternatives et toujours plus dangereuses sont empruntées, au prix de nombreux morts et de l’enrichissement des passeurs qu’on prétend pourtant vouloir éradiquer.

Le renoncement à ses propres valeurs
De plus en plus critiquée par son propre camp politique en Allemagne et esseulée en Europe, Angela Merkel a fini par se persuader que la solution à l’indécision européenne se trouvait en dehors de ses frontières. Prenant de plus en plus de latitudes avec la Convention de Genève, à l’origine de laquelle elle se trouve pourtant, l’Europe n’a pas hésité à monnayer chèrement la sous-traitance de la gestion de la crise de l’asile à la Turquie, malgré ses dérives autoritaires et son rôle ambigu envers l’Etat islamique – occupée qu’elle est à combattre les Kurdes qui sont pourtant les principaux alliés des Occidentaux contre l’Etat islamique.
Le HCR, dénonçant les termes de l’accord, a qualifié de « centres de détention » les hot spots installés en Grèce pour préparer l’échange de réfugiés avec la Turquie – jusqu’à 72 000 « réinstallations ».
Redoublant d’amalgames, les forces national-populistes, dont l’influence ne cesse de croître en Europe, n’ont pas hésité à tirer profit du contexte de peur provoqué par les attentats de Paris et de Bruxelles pour présenter les réfugiés comme des terroristes djihadistes en puissance.
Pourtant, le fait que Daech ait intérêt à alimenter cet amalgame ne doit pas masquer une évidence : les réfugiés ne constituent pas le danger, ils le fuient, notamment en Syrie où on a décompté en moyenne plus de cent morts par jour depuis 2011, suite aux exactions de Bachar al-Asad et de l’Etat islamique.
Comme le soulignent, dans une lettre ouverte aux parlementaires américains, 20 anciens ministres et conseillers des Etats-Unis – dont Henri Kissinger, Madeleine Albright, Leon Panetta, Chuck Hagel et David Petraeus : « Les réfugiés sont victimes, pas auteurs, du terrorisme. Refuser catégoriquement de les accueillir nourrit le récit de l’Etat islamique affirmant qu’il y a une guerre entre l’islam et l’Occident, que les musulmans ne sont pas les bienvenus aux Etats-Unis et en Europe et que le califat de l’Etat islamique est leur véritable maison.  »
Comme l’ont tragiquement démontré les attentats de Paris et de Bruxelles, ce n’est pas en fermant les frontières qu’on arrête les terroristes, mais par une circulation efficace de l’information entre les différents services de renseignement.
Ce ne sont pas des réfugiés, mais quasi-exclusivement des citoyens belges et français qui ont commis les attentats de Paris et de Bruxelles. Confondre les musulmans et les djihadistes est exactement ce dont rêve Daech. En renvoyant aux réfugiés du Moyen-Orient l’image des tyrans qu’ils cherchent à fuir, l’Europe viole ses prétendues valeurs humanistes et fait le jeu des forces qu’elle est censée combattre. Les nationalpopulistes et les fondamentalistes islamistes sont des alliés objectifs qui s’ignorent.
En s’enfermant derrière des murs et en sous-traitant à la Turquie la gestion des réfugiés qui fuient la guerre et le terrorisme au Moyen-Orient, l’Europe se divise, se révèle incapable d’appliquer ses propres décisions, met en péril les accords de Schengen, piétine la convention de Genève, renonce à ses propres valeurs et renforce le récit de Daech.
Si elle ne se rend pas rapidement compte qu’elle fait fausse route et qu’elle pourrait au contraire faire de l’accueil des réfugiés une occasion à saisir, l’Union européenne risque de creuser sa propre tombe. —

A.Z.

[1Selon le HCR, 1 015 278 réfugiés sont arrivés dans l’Union européenne en 2015, dont 48 % en provenance de Syrie, 21 % d’Afghanistan et 9 % d’Irak.

[2Y. Mens, « L’Europe divisée face aux réfugiés », in L’état de l’économie 2016, Alternatives économiques/OFCE, février 2016, p. 20-21.

[3Oxfam, « seulement 1,39 % de réfugiés syriens réinstallés : les pays riches doivent passer à la vitesse supérieure », 29 mars 2016.

[4C. Wihtol de Wenden, Migrations en Méditerranée, CNRS Editions, 2015.

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