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édito


Publié dans notre magazine n°117 - septembre & octobre 2016

Laisser hurler les loups


Julie Graux

« S’il est flamand, moi je suis nègre », « Baiseur de chèvres », « Il était en congé dans son pays d’origine, il donne le bon exemple », « Gueule de singe », « Dommage qu’il n’y en avait pas deux »…
Après la mort du jeune Ramzi, 15 ans, domicilié à Winterslag (Limbourg) et décédé fin juillet au cours d’un accident de quad survenu lors de ses vacances au Maroc, les réseaux sociaux se sont (une fois de plus) enflammés cet été. Une Flandre ouvertement raciste, haineuse et sauvage a pris massivement d’assaut le net.
La classe politique, tous partis confondus, le ministre-président Geert Bourgeois (N-VA) en tête, ont certes dénoncé avec force cette déferlante de propos à la fois graves, abjects et en totale infraction avec la loi de 1981 qui réprime les actes inspirés par le racisme ou la xénophobie. Il n’empêche, une fois de plus, le mal est fait.
Et les arguments complaisants ou fallacieux – la liberté d’expression avant tout, les forums de discussion sont de simples cafés du commerce, ni plus ni moins ; ces propos sont le fait d’une minorité anonyme et agissante, etc. – ne tiennent absolument pas la route. A fortiori dans la période trouble que nous traversons actuellement.
Car cette pluie de haine virtuelle ne tombe pas de nulle part. Elle a pour arrière-plan une parole publique et politique de plus en plus simpliste et pernicieuse, clivante et délétère.
De Donald Trump à Bart De Wever, de Marine Le Pen à Victor Orban, les populistes de tout poil donnent le « la » en surfant sur la menace terroriste ambiante et en flattant à l’envi le peuple à coups de slogans, d’amalgames et de mensonges.
Dans leur sillage, nos dirigeants, à la fois perdus et terrorisés face à l’immensité de leur tâche (prévenir les attentats, sauver l’Europe, combler le déficit démocratique…), s’engouffrent dans cette surenchère démagogique ou s’enfoncent dans un silence étouffant. Offrant, dans les deux cas, un terrain favorable à une parole prétendument « libérée » et « décomplexée », cache-sexe d’un racisme nauséabond et sans vergogne.
A cela s’ajoute l’immense (ir)responsabilité des géants du net, Facebook en tête, qui laissent faire le marché. Mais aussi celle des médias à grand tirage qui, pour générer du trafic sur leurs sites, multiplier les « clics » et appâter les annonceurs publicitaires, ferment les yeux sur ce flot de réactions malfaisantes, lesquelles nuisent pourtant à leur propre crédibilité éditoriale et sapent gravement les bases du vivre ensemble.

Sens et sincérité
Quand l’incertitude, la menace et la peur dominent, la parole publique de ceux qui sont aux affaires et disposent d’un accès permanent aux médias (et donc une forte capacité d’influence) est plus que jamais lourde de sens et de responsabilité.
Une parole politique où, hélas, le cynisme, la langue de bois, les non-dits, la communication de façade ou l’électoralisme larvé prennent trop souvent le pas sur une parole vraie, sincère, créatrice et apaisée, porteuse d’idéal et d’inspiration, pour commenter et bien plus encore transformer le monde dans lequel nous vivons.
Les temps sont durs pour nos élus, c’est un fait. Ils sont impuissants et acculés, mais plutôt que d’admettre leurs failles, leurs doutes, leur incapacité à tout maîtriser, ils oscillent trop souvent entre petites phrases cinglantes, discours creux, saillies belliqueuses ou propos ronflants.
Face à la haine et à la bêtise, on a évidemment besoin de tout l’inverse : des mots nuancés et rassembleurs, porteurs d’espoir et d’imaginaire. Des mots qui construisent plus qu’ils ne stigmatisent, des mots porteurs d’une vision et d’un destin réellement collectif.

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

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