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Publié dans notre magazine n°116 - juillet & août 2016

GEO-STRATÉGO
La chronique d’Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11.

Fin du virage à gauche pour l’Amérique latine

Le virage à gauche opéré dans les années 2000 en Amérique latine semble interrompu suite à la crise économique et aux alternances politiques dans plusieurs pays. Cette fin de cycle illustre les limites du modèle de développement néo-extractiviste adopté par la plupart des gouvernements progressistes latino-américains.

Au cours des années 2000, l’Amérique latine a opéré un virage à gauche avec l’arrivée au pouvoir de Hugo Chavez au Venezuela (1998), Lula au Brésil (2002), Nestor Kirchner en Argentine (2003), Evo Morales en Bolivie (2005), Rafael Correa en Equateur (2006), Fernando Lugo au Paraguay (2008) ou encore Pepe Mujica en Uruguay (2010). Bien que présentant d’importantes différences, ces nouveaux gouvernements ont comme point commun leur opposition aux politiques néolibérales instaurées pendant deux décennies en Amérique latine par le biais des programmes d’ajustement structurel, imposés par le FMI et la Banque mondiale suite à la crise de la dette du début des années 1980. Comme le résume Emir Sader : « Ces nouveaux gouvernements partagent un même air de famille, centré sur l’anti-néolibéralisme et axé sur la priorité aux politiques sociales, à l’intégration régionale et au retour de l’Etat » [1].
Un virage politique accompagné d’une embellie économique et sociale. D’une part, la hausse des recettes d’exportation, engendrée par l’augmentation des prix des matières premières et la montée en puissance des échanges Sud-Sud avec la Chine et les autres pays émergents, a permis aux économies latino-américaines d’accumuler des réserves de change et de réduire leur vulnérabilité envers les chocs externes.
D’autre part, l’augmentation des revenus et la baisse de la pauvreté et des inégalités, engendrées par des politiques salariales et des programmes de transferts sociaux, ont dynamisé les marchés intérieurs. La part de la population latino-américaine vivant dans la pauvreté et l’indigence est passée de 43,9 % à 30,4 % entre 2002 et 2010 [2], tandis que le salaire minimum réel a augmenté de 152,5 % en Argentine, de 60,8 % au Brésil, de 76,9 % en Uruguay ou encore de 19,9 % au Venezuela entre 2000 et 2008 [3].
Ces politiques sociales ont été favorisées par un retour de l’Etat, illustré par la nationalisation d’entreprises extractives ou l’augmentation de la taxation de leurs profits, ainsi que par l’augmentation sensible des dépenses publiques et des interventions concentrées dans les secteurs sociaux [4].
Par ailleurs, ces pays latinos ont renforcé l’intégration régionale et tourné définitivement le dos en 2005 au projet d’Accord de libre-échange des Amériques souhaité par les Etats- Unis. Ils ont mené des politiques autonomes et régionales, ce qui leur a permis d’amortir le choc de la crise mondiale de 2008. A l’image du Brésil qui a développé la coopération Sud- Sud et intégré le groupe des « Brics » avec la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, afin de concurrencer l’hégémonie occidentale dans un monde de plus en plus multipolaire [5].
Ce redressement économique et social des années 2000 a permis aux gouvernements progressistes d’Amérique latine de bénéficier d’un large soutien populaire et d’être réélus ou de faire élire leurs successeurs.
Cette popularité a toutefois diminué aussi rapidement que les indicateurs économiques et sociaux, suite au ralentissement de l’économie mondiale et à l’effondrement des prix des matières premières à partir de 2012-2013. Alors que l’Argentine et le Brésil ont entamé un nouveau virage néolibéral et que le Venezuela s’enfonce dans le chaos économique et politique, ce virage à gauche semble brutalement interrompu.

Mines, barrages et agrobusiness
Aujourd’hui, le modèle de développement latino-américain est principalement basé sur le néo-extractivisme.
Et c’est d’ailleurs l’une de ses grandes faiblesses. Les ¾ des exportations concernent ainsi des matières premières [6] : ces pays se sont spécialisés dans l’extraction et l’exportation des ressources pétrolières, minières ou agricoles. Ils exploitent de gigantesques mines à ciel ouvert, construisent de grands barrages hydro-électriques, recourent en masse à l’agrobusiness – autant de mégaprojets contestés par les mouvements sociaux, environnementalistes ou indigènes qui avaient largement soutenu l’arrivée au pouvoir de ces gouvernements. Avec, au final, un paradoxe : cette politique est justifiée par un discours industrialiste – comme le Plan d’accélération de la croissance au Brésil, le « grand saut industriel » en Bolivie, le Plan stratégique de production du pétrole au Venezuela ou le Plan stratégique sur l’agro-alimentaire en Argentine –, alors qu’elle a, au contraire, plutôt entraîné une « désindustrialisation  » des économies latino-américaines [7].
Par aillleurs, cette coopération Sud-Sud – en particulier avec la Chine [8] a renforcé la dépendance économique des pays latino-américains envers les matières premières. En 2011, les pays émergents d’Asie ont ainsi exporté plus du triple de produits à intensité technologique que les pays d’Amérique latine [9].
Tant que la hausse des recettes d’exportation permettait de financer les programmes sociaux, le modèle néo-extractiviste pouvait sembler efficace, mais lorsque les prix des matières premières se sont effondrés, les limites du modèle ont éclaté au grand jour.
A ces nouvelles dépendances économiques s’ajoutent les limites d’une conception centralisatrice de l’Etat, souvent miné par la corruption et dirigé par un leader charismatique auquel il est par définition difficile de succéder. Face aux scandales de corruption et à la crise économique, les Nicolas Maduro au Venezuela, Dilma Rousseff au Brésil ou Cristina Fernandez en Argentine ont vu leur cote de popularité rapidement décliner.
Dans un sous-continent où, malgré les progrès récents, les inégalités restent importantes (dix des quinze pays les plus inégalitaires du monde se trouvent en Amérique latine [10]), les gouvernements progressistes ont perdu une bonne part de l’adhésion populaire dont ils bénéficiaient.

Le retour des vieux démons ?
Le « virage anti-néolibéral » de l’Amérique latine se révélera-t-il n’être qu’une parenthèse ? Les présidents Macri en Argentine et Temer au Brésil n’ont en tout cas pas perdu de temps pour opérer un virage résolument néolibéral. L’objectif clairement affirmé est de réduire le rôle de l’Etat, couper dans les programmes sociaux, libéraliser les échanges extérieurs et flexibiliser le marché du travail.
Le président Temer, arrivé au pouvoir pour des motifs juridiques contestables, s’est en outre distingué pour être à la tête du premier gouvernement exclusivement masculin depuis 1979, dont sept ministres sont visés par des affaires de corruption, tandis que l’Argentine a connu son premier prisonnier politique depuis 1983, suite à l’arrestation de Milagro Sala, fondatrice de la fédération de coopératives Tupac Amaru qui manifestait contre la suppression des subsides octroyés à l’association.
Ces évolutions politiques signifient-elles que l’Amérique latine est condamnée au retour de ses vieux démons ? Dans un sous-continent où les clivages idéologiques sont exacerbés et où les réformes néolibérales risquent d’affaiblir les populations pauvres et les classes moyennes, il n’est pas certain que les alternances politiques mettent un terme à la contestation sociale – comme on le constate au Brésil, où la suspension de Dilma Rousseff n’a en rien atténué les manifestations. Quoi qu’il advienne, le principal défi pour les forces progressistes susceptibles de revenir à terme au pouvoir en Amérique latine consistera à tirer les leçons des limites du modèle néo-extractiviste promu par leurs prédécesseurs.

A.Z.

Dessin : Julie Graux

[1E . Sader, « La gauche du 21e siècle, au Nord et au Sud », in Alternatives Sud, Obsolète le clivage Nord-Sud ?, Cetri/Syllepse, 2016, p. 53.

[2CEPAL, « Panorama social de América latina », 2011, p.16.

[3J. C. Bossio Rotondo, « Amérique latine : pauvreté, inégalités, chômage et orientations politiques », in Revue Vie Economique, vol. 1, n°3, janvier 2010.

[4P. Salama, Les économies émergentes latino-américaines. Entre cigales et fourmis, Armand Colin, 2012, pp. 153-154.

[6UNCTAD, The State of Commodity Dependence 2012, United Nations, 2012, p. 18.

[7M . Svampa, « Reconfiguration du clivage Nord-Sud et géographie de l’extraction », in Alternatives Sud, Obsolète le clivage Nord-Sud ?, Cetri/Syllepse, 2016, pp. 25-43.

[8K. P. Gallagher and R. Porzecanski, The Dragon in the Room. China and the Future of Latin American Industrialization, Stanford University Press, 2013.

[9« Los desafios que enfrenta la relacion entre China y América latina », America Economia, 24/08/2013.

[10PNUD, « Sortir l’Amérique latine du piège de l’inégalité », 25 mai 2011.

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