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Apprendre


Les limites de la course
à la compétitivité
des Etats

Assimiler la compétitivité des Etats à celle des entreprises mène à une impasse. La course au moins-disant social, fiscal et environnemental est devenue contre-productive.


Julie Graux

Depuis les années 1990, l’amélioration de la compétitivité des Etats est devenue un objectif prioritaire pour la plupart des gouvernements. Dans ce but, les politiques publiques visent en priorité à renforcer l’attractivité des territoires et à accroître les parts de marché des entreprises exportatrices. Les mesures généralement adoptées à cette fin consistent à réduire le coût du travail et à adopter des politiques de libéralisation et de déréglementation de l’économie.
Plusieurs institutions internationales publient chaque année le classement mondial des pays en fonction de leur degré de compétitivité, sur la base d’indicateurs fortement médiatisés.
S’il est en effet crucial pour un gouvernement, dans le contexte de la mondialisation, de se doter d’avantages compétitifs pour améliorer le bien-être de sa population, le principal défi consiste à se référer à une définition pertinente de ces avantages, en vue d’adopter des politiques publiques appropriées. Or la définition sur laquelle repose généralement les politiques de compétitivité souffre d’un important biais, puisqu’elle tend à assimiler les Etats aux entreprises.
Dès 1996, l’OCDE définissait ainsi la compétitivité comme « la capacité d’entreprises, d’industries, de régions, de nations ou d’ensemble supranationaux de générer de façon durable un revenu et un niveau d’emploi relativement élevés, tout en étant et restant exposés à la concurrence internationale ». [1] Il en découle des indicateurs de compétitivité arbitraires qui ne reposent sur aucune justification théorique ou empirique et des politiques publiques qui peuvent se révéler contre-productives.
Un premier biais consiste à assimiler les politiques de compétitivité aux politiques d’attractivité et de libéralisation commerciale et financière. Selon cette logique, les politiques structurelles et l’ouverture économique visant à attirer les investissements étrangers et à améliorer les parts de marché des firmes transnationales représentent une fin en soi. Elles sont considérées comme garantissant une compétitivité optimale et une prospérité accrue. Pourtant, l’attractivité et l’ouverture ne garantissent aucun gain automatique aux Etats.

Des services publics performants
D’une part, l’attractivité peut soutenir la compétitivité, via l’attraction des capitaux et des talents étrangers, mais ne représente ni une condition nécessaire, ni une condition suffisante. Par exemple, le Japon ou la Corée du Sud sont devenus des pays parmi les plus compétitifs du monde sans pour autant avoir été attractifs pour les investisseurs étrangers. A contrario, le fait que les Etats-Unis représentent un des pays les plus attractifs du monde n’a pas empêché ses entreprises de délocaliser de nombreux sites de production à l’étranger et de voir les emplois industriels à forte productivité se réduire – comme l’ont appris à leurs dépens les ouvriers de la « ceinture de rouille » qui ont largement contribué à l’élection du président Trump.
D’autre part, la libéralisation commerciale et financière est certes susceptible de doper les exportations des entreprises nationales et d’attirer des capitaux étrangers. Toutefois, l’ouverture économique ne garantit en soi aucun gain automatique et peut, dans certains cas, entraîner des pertes. La libéralisation commerciale entraîne ainsi une réallocation des ressources qui crée des gagnants, mais aussi des perdants, avec comme conséquence des pertes d’emplois dans certains secteurs et une augmentation des inégalités.
Dans le même esprit, la libéralisation financière est susceptible d’accentuer la vulnérabilité financière des Etats et de déboucher sur des crises financières et des récessions économiques. L’ouverture ne favorise les gains que si elle est maîtrisée plutôt que subie.
Un deuxième biais des politiques de compétitivité consiste à considérer l’amélioration de la compétitivité-coût des entreprises comme une fin en soi. Selon cette approche, qui assimile la logique des entreprises à celles des Etats, le niveau des salaires, la fiscalité et les législations sociales et environnementales sont considérées comme des « charges » qu’il convient dès lors de réduire.
Pourtant, des salaires et des conditions de travail décents, un environnement sain et des recettes fiscales suffisantes pour financer des infrastructures et des services publics performants sont de puissants facteurs de développement économique et social.
Comme le souligne Paul De Grauwe, il existe en réalité une relation positive entre le niveau des coûts salariaux et la compétitivité  : « Les salaires élevés ne constituent donc pas un obstacle à une haute compétitivité ; au contraire, ils la favorisent. […] Les coûts salariaux élevés d’Europe du Nord et de l’Ouest constituent le signe par excellence d’un niveau de vie élevé. En ce sens, nous devrions les défendre et les protéger, plutôt que de les attaquer comme le font depuis des décennies les organisations patronales. […] Ces coûts salariaux élevés sont le résultat d’une productivité élevée. Celle-ci génère du pouvoir d’achat, lequel permet d’acquérir de nouveaux biens et services. Un effet, plus important encore, est que le haut niveau de revenu, qui va de pair avec une haute productivité, crée aussi des moyens de développer des équipements collectifs et une sécurité sociale qui constituent un contrepoids indispensable au système de marché » [2].

Le syndrome du Tour de France
Enfin, un troisième effet contreproductif concerne la course au moins-disant social, fiscal et environnemental exacerbé par le chantage à l’emploi des firmes transnationales. Contrairement aux Etats, dont les capacités de régulation sont essentiellement nationales, les firmes développent des stratégies globales de localisation de leurs différents sites de production. Pris au jeu de cette mise en concurrence des territoires, les gouvernements sont incités à faire d’incessantes concessions au nom de la compétitivité.
Si tous les gouvernements font la même chose en même temps, il n’y a en réalité pas de gains de compétitivité relatifs : la diminution des « charges » permet aux firmes d’augmenter leurs profits, mais sans que cela crée un avantage de compétitivité pour un pays par rapport à un autre.
C’est le « syndrome du Tour de France » : le dumping est à l’économie mondiale ce que le dopage est à la course cycliste. Se doper n’aura aucun impact sur le classement si tous les coureurs s’adonnent au même vice. Par contre, la santé du peloton s’en ressentira gravement. C’est pareil pour l’économie mondiale : en réduisant les charges sociales, fiscales et environnementales, les Etats se coupent de moyens nécessaires pour tirer profit de leur insertion internationale et garantir les conditions de leur prospérité.

Sortir de l’impasse
Assimiler la compétitivité des Etats à celle des entreprises mène à une impasse. Si la compétitivité des Etats peut s’appuyer sur celle des entreprises, elle ne doit pas se confondre avec elle. Il est dès lors crucial d’adopter une définition pertinente de la compétitivité des Etats en vue d’instaurer des politiques publiques appropriées.
Bellone et Chiappini définissent ainsi la compétitivité d’un pays comme « sa capacité à tirer un avantage de son intégration internationale dans le but d’améliorer sur le long terme le niveau de vie de l’ensemble de ses citoyens » [3]. Une telle définition, qui évite d’assimiler les Etats aux entreprises, implique pour les gouvernements de mettre en œuvre des politiques publiques permettant de maîtriser le positionnement de leur économie au sein de la mondialisation, afin d’en retirer des gains durables au profit de leur population.
D’une part, cela implique pour un gouvernement de ne pas considérer l’ouverture internationale comme une fin en soi, mais comme un moyen à maîtriser, en opérant une intégration stratégique au marché mondial en fonction de sa trajectoire spécifique de développement durable. Cela nécessite notamment d’adopter des politiques industrielles et d’innovation appropriées, d’instaurer des réglementations financières prudentielles, d’intégrer des standards élevés dans les accords d’investissement ou de prendre des mesures pour inciter les acteurs économiques à privilégier les secteurs et les innovations qui favorisent la transition écologique et digitale.
D ’ autre part, cela nécessite de ne pas considérer les salaires, la fiscalité et les législations sociales et environnementales comme des charges à réduire, mais comme de puissants facteurs de développement durable à préserver et à favoriser. Cela implique de lier l’évolution des salaires aux gains de productivité, d’assurer une base fiscale suffisante pour financer la recherche et développement (R&D), les biens publics et un système de protection sociale performant, ainsi que d’adopter des législations garantissant des modes de production et de consommation justes et durables.
Enfin, le changement d’échelle provoqué par la mondialisation nécessite de renforcer la coopération internationale pour enrayer le dumping et l’instabilité financière. Cela implique des accords régionaux et multilatéraux pour imposer le respect des normes sociales et environnementales aux firmes transnationales, enrayer les mécanismes d’évasion fiscale internationale et réguler les flux de capitaux internationaux.

Par Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11
(@ArnaudZacharie)

[1OCDE, « La compétitivité industrielle », 1996, p. 3.

[2P. De Grauwe, Les limites du marché. L’oscillation entre l’Etat et le capitalisme, Editions De Boeck, 2015, pp. 123-145.

[3F. Bellone et R. Chiappini, La compétitivité des pays, La Découverte, 2016, p. 8.

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