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Prendre le temps


LE PAYS PETIT
La chronique de Claude Semal, auteur-compositeur, comédien et écrivain

Souvenirs
sélectifs et triés

Le tri sélectif des déchets n’est pas tombé de la dernière pluie acide ou de la dernière campagne de Bruxelles Propreté.
En sixième primaire, pour acheter un « beau » livre à notre titulaire de classe, nous avions été, en bande, glaner des bouts de ferraille le long des voies de chemin de fer et dans les terrains vagues voisins. Un ferrailleur du quartier, dans sa caverne d’Ali Baba, nous avait racheté l’aluminium froissé, le cuivre à nu et les clous rouillés au prix d’or des Carambars.
Sur le même butin, notre prof de flamand hérita d’une boîte de cigarillos. Il mit très exceptionnellement un « TB » à toute la classe.
En ces temps anciens, pour se débarrasser d’un « encombrant », on ne téléphonait pas à la commune.
Un étrange personnage, derrière sa charrette à bras, poussait sous nos fenêtres d’incompréhensibles beuglantes pour séduire les vieilles machines à coudre et les antiques sommiers à ressorts. Pour le même prix, il affûtait vos ciseaux ménagers comme des couteaux corses.
C’étaient là des métiers de gueux, de pilleurs de décharges, dont l’Etat lui-même semblait vouloir se détourner.
Chez l’épicier du coin, en revanche, chaque flacon était scrupuleusement consigné.
Ces bouteilles vides, c’était notre livret d’épargne.
Litrons de Spa Citron décapsulés, bières brunes Piedboeuf en verre fumé, bouteilles de lait à large col : dans nos cabas bosselés, leurs cadavres payaient grassement nos courses d’une pincée de bonbons acidulés.
Plus tard, jeune adulte désargenté, je connus quelques repas improvisés, négociés en piécettes de vidange. Un paquet de pâtes, le plus souvent, mais il manquait toujours deux bouteilles vides pour le fromage.
Qu’elle semble loin, cette récup à la petite semaine, de nos actuelles industries du déchet !
A Bruxelles, mon palier s’est recyclé en gare de triage pour décharge publique (et usine à gaz biométhane).
En vrac : sac blanc réglementaire pour la poubelle hebdomadaire, sac jaune pour le papier et le carton, sac bleu pour le plastique et les Tetra paks, sac orange pour les résidus organiques, sac vert pour les déchets de jardin, zone de rangement pour les bouteilles en verre blanc, et une autre pour les bouteilles en verre fumé — qui seront toutes réduites en poudre dans un quelconque creuset.
Ah, çà ! Pour trier, on trie !
Nos sociétés sont-elles, pour autant, devenues plus sages, plus rationnelles, plus « écoresponsables » ?
Je m’étais étonné, il y a une quinzaine d’années, des pratiques de certaines communes wallonnes, où l’on collectait séparément les ordures « triées »… pour les brûler, ensuite, dans le même incinérateur !
Une de nos célèbres histoires belges, version grands travaux inutiles.
Il me fut sérieusement répondu que le système était en rodage, et qu’à défaut de préserver dès aujourd’hui la nature, il habituait déjà les consommateurs aux vertueuses habitudes du tri sélectif.
Oui. Bon. Mieux vaut entendre ça qu’être sourd.
Or je viens de lire qu’aujourd’hui encore, à Paris, 80 % des poubelles « recyclées » sont toujours brûlés, in fine, dans les mêmes incinérateurs que les poubelles « normales » [1].
A cette échelle, et depuis le temps, la thèse de l’écolage et du rodage s’est éteinte d’elle-même.
Quel sens donner alors à cette absurde mascarade ?
C’est d’abord, bien sûr, une histoire de gros sous.
Car si l’on oublie la santé et l’environnement, brûler les déchets coûte moins cher que les trier.
Plutôt que d’avouer que l’argent dirige tout, même nos raclures de basse-fosse, le pouvoir politique maintient-il l’illusion d’un tri sélectif incarnant une gestion rationnelle de nos biens communs  ? Ce qui justifierait au moins sa propre existence. Avec nombre d’entre vous, j’en suis sûr, cette exaspérante démocratie de l’apparence, qui n’a souvent plus que l’apparence de la démocratie, m’encourage plutôt à mieux trier nos pensées et nos actes pour vraiment changer la réalité.

www.claudesemal.com

[1Libération, 28 juillet 2017.

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