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édito


Pirates des airs

Mi-septembre, la compagnie aérienne Ryanair a supprimé 2 100 vols prévus cet automne en Europe et annulé les tickets de 350 000 passagers. Motif officiel invoqué ? Un problème de « planning » des pilotes.
En réalité, la société irlandaise low cost est confrontée depuis quelque temps déjà à une sérieuse pénurie de personnel de navigation.
Quelques jours plus tard, elle annonçait une deuxième vague d’annulations (18 000 vols entre novembre et mars 2018, 400 000 passagers touchés), faisant éclater au grand jour les limites de ce modèle social, économique et environnemental destructeur, courtermiste et pernicieux qui dure, hélas, depuis 25 ans déjà.
Fondée en 1984, Ryanair est devenue au fil du temps un gigantesque empire financier et le symbole de toute une époque. Première compagnie aérienne en Europe avec 117 millions de passagers transportés en 2016 (+ 15 % en un an), elle affichait en 2015 un chiffre d’affaires insolent de 6,5 milliards d’euros et un bénéfice net de 1,24 milliard.
Les clés de cette folle croissance ? Des avions remplis à ras bord et volant en continu, une flexibilité maximale dans sa gestion, des coûts ultracompressés (services aux voyageurs, frais de personnel, logistique), des tarifs à bas prix (45 euros en moyenne le ticket, contre… 250 euros chez Air France), des pratiques commerciales agressives, un mépris des législations en vigueur et le soutien massif des pouvoirs publics.
A l’image de son PDG, le vrombissant Michael O’Leary, caricature poussée à l’extrême du patron ultralibéral, cynique et provocateur, Ryanair est devenue un véritable pirate de l’air sans foi ni loi. Du haut de ses Boeing 737-400, la compagnie s’abreuve aux mamelles du capitalisme (la recherche maximale de profits, l’accumulation de capital, la régulation aveugle par le marché) et abuse allégrement des consommateurs, de son personnel, des Etats et de la planète Terre.
Les premiers sont ravis de voyager à prix plancher pour visiter Barcelone en express, faire la fête à Dublin ou réaliser quelques emplettes à Milan. Ils s’accommodent d’un système low cost et de son lot d’arnaques, tous ces suppléments non compris dans le ticket de base (assurance voyage, enregistrement des bagages, carte d’embarquement non imprimée, confirmation par SMS, etc.), un confort minimum, des services à bord 100 % payants, des retards à répétition et tous les autres inconvénients de ces avions-bétaillères.
Les 9 000 employés de Ryanair, quant à eux, doivent subir sans broncher, au risque de perdre leur emploi, les misérables conditions fixées par la société : un statut d’intérimaire ou d’indépendant, une rémunération basse et fluctuante liée aux heures de vol prestées (1 300 euros les bons mois pour une hôtesse), des horaires flexibles, des conditions de travail précaires, pas de protection sociale et des entraves diverses aux droits des travailleurs.

Subventions à la pelle
Les pouvoirs publics ? Nombre d’élus régionaux, nationaux et européens éblouis par les prétendues créations d’emplois et le service aux consommateurs, ont déversé des mannes entières de subventions (entre 800 millions et 1 milliard, selon les chiffres de la Commission européenne) en aide au développement d’aéroports, réductions de taxes, mise à disposition de personnel et autres avantages fiscaux, pour attirer et entretenir l’activité d’une société cotée en Bourse, laquelle peut plier bagages là où elle veut et quand elle veut.
Enfin, dernière victime collatérale de ce corsaire du ciel et pas des moindres, il y a la planète Terre : des milliers de vols et de tonnes de CO2 rejetées dans la troposphère, un impact carbone monstrueux et cumulé qui, jour après jour, contribue à nous enfoncer un peu plus encore dans une crise climatique sans précédent dans l’histoire de l’Homme. Faire le procès de la seule compagnie irlandaise serait sans doute réducteur, car c’est tout le secteur aéroportuaire low cost qui est concerné. Mais ce modèle du « vite, facile et pas cher » érigé en maître par Ryanair, a sérieusement démontré ses limites éthiques et écologiques. Puisse la récente fronde des pilotes liée à ces annulations en cascade servir de leçon aux consommateurs comme aux élus, à la fois victimes et coupables de ce système destructeur et sans lendemain.

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

Dessin : Julie Graux

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