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Sophie Heine, politologue
« Les femmes restent perçues comme des objets, et non comme des sujets »

La politologue belge Sophie Heine dénonce les clichés qui rognent la liberté des femmes, les condamnant à se montrer douces, belles, maternelles, toujours au service des autres, plutôt que de leurs propres désirs.

Sophie Heine est politologue et chercheuse à l’université d’Oxford. Ses travaux s’inscrivent dans un libéralisme de gauche renouvelé. Souvent proche des revendications féministes, tout en se montrant critique vis-à-vis du féminisme lui-même, elle s’attache aussi à mettre en lumière les dominations subies par les femmes. Son premier roman, Un chapeau rose, est un récit initiatique sur l’amour et la féminité, où il est notamment question d’avortement. Interview.

Dans votre livre Genre ou liberté, vers une féminité repensée, vous démontez les stéréotypes les plus fréquents au sujet des femmes – leur empathie supposée naturelle, leur douceur, la maternité sacrificielle, l’obsession de la beauté et de l’apparence… Pourquoi est-ce si important de remettre en question ces clichés ?
Ces idées reçues véhiculent une image des femmes comme étant avant tout des instruments et des objets au service des buts et désirs d’autrui, plutôt que des sujets élaborant leurs propres projets et visions du bien. Ces représentations permettent de justifier et de légitimer les inégalités que les femmes subissent au quotidien et de bloquer l’émergence de pensées alternatives.

Sur le voile islamique, la prostitution ou la gestation par autrui (GPA), le féminisme est traversé par d’âpres divisions. N’est-ce pas, à chaque fois, la notion de consentement qui se trouve au cœur des débats ?
Ce qui divise les féministes sur ces questions, c’est en effet leur interprétation de la liberté individuelle. Ainsi, les féministes qui refusent de s’opposer à la prostitution et à la GPA le font souvent au nom de la liberté des femmes à choisir ces activités. A l’inverse, celles qui s’y opposent insistent sur les contraintes, y compris socio-économiques, qui pèsent sur les femmes concernées. Certaines soulignent également l’impact physique et psychologique délétère de ces activités. Je rejoins clairement ces derniers arguments. Sur le sujet du voile, le débat intra-féministe me semble plus complexe. Certes, il s’agit ici d’une opposition entre celles qui considèrent le port du voile comme un acte libre et celles qui le voient comme le symbole d’une soumission plus large. Mais à ces arguments s’ajoutent des considérations d’ordre identitaire. Dès lors, dans ce débat, les femmes finissent souvent par être instrumentalisées pour servir des objectifs qui n’ont pas grand-chose à voir avec leurs intérêts propres. Il me semble donc essentiel que les femmes affirment et réaffirment leur liberté, à se voiler et à se dévoiler, indépendamment des carcans imposés.

Selon vous, la liberté des femmes est-elle aussi restreinte, voire menacée par le maquillage, l’épilation, et plus largement les contraintes esthétiques pesant sur les femmes ?
Cette question est loin d’être anodine. La réduction des femmes à leur apparence peut être un outil de contrôle dans la sphère privée et une façon de décourager les femmes de s’engager dans la sphère publique. Les normes en matière esthétique sont plus contraignantes, plus dures et plus insécurisantes pour les femmes que pour les hommes, comme l’ont montré des auteures telles que Naomi Wolf et Mona Chollet. Même si les critères esthétiques pesant sur les hommes sont devenus plus contraignants également, l’apparence continue à être relativement secondaire dans la définition de leur valeur et de leur identité. Par ailleurs, les hommes ne sont pas traités en objets de la même manière que les femmes. Qu’elles se couvrent, se découvrent ou tentent de neutraliser leur apparence, celles-ci sont en permanence susceptibles d’être réduites à l’état d’objets – objets de plaisir pour les yeux, objets sexuel, objets de buts identitaires ou religieux... Ce rappel à l’ordre peut se traduire autant par des remarques dénigrantes que par des compliments. Dans ce domaine comme dans d’autres, les femmes peuvent tenter d’élargir leur sphère de liberté autant que possible sur le plan individuel, mais c’est uniquement par l’engagement collectif qu’elles pourront véritablement s’émanciper. Un exemple : la meilleure façon de mettre fin aux insultes sexistes portant sur l’apparence n’est pas individuelle – changer de vêtements ou de style – mais réside dans l’application de sanctions aux individus concernés.

Vous êtes assez critique vis-à-vis d’une partie des études de genre. Pourquoi ?
Beaucoup d’experts sur le genre tendent à attribuer aux stéréotypes de genre un rôle d’explication des désavantages qui affectent les femmes. Or, s’il est certains qu’il existe des cliches sur le « féminin » et le « masculin » reproduits par l’éducation et la socialisation, leur impact sur le réel est beaucoup plus controversé. Je défends personnellement l’approche selon laquelle ces stéréotypes justifient et légitiment – plutôt qu’ils n’expliquent – nombre de désavantages subis par les femmes. Les idées n’engendrent pas la réalité sociale, qui est autant le fruit de structures et de luttes d’intérêts. Elles peuvent, par contre, jouer un rôle décisif pour légitimer ou délégitimer certains pans de cette réalité. Un autre aspect problématique est que ces courants se focalisent excessivement dans leurs recommandations sur les changements de représentation, par exemple par la modification des manuels scolaires. Le risque est alors que les pouvoirs publics promeuvent une « vision du bien » particulière, selon laquelle une société dénuée de toute approche particulière sur le masculin ou le féminin serait souhaitable, au détriment d’autres conceptions. De plus, ces programmes ne s’attaquent qu’à la superficie du problème : ce n’est pas avant tout par un changement de mentalités que l’on mettra fin aux injustices subies par les femmes. S’il est nécessaire de mettre en lumière le rôle de légitimation que jouent ces stéréotypes et d’élaborer de nouvelles visions du « féminin » (et du « masculin »), c’est avant tout pour mobiliser les personnes concernées en vue de changements de politiques publiques.

Les études de genre qui s’inscrivent dans la mouvance de la philosophe américaine Judith Butler appréhendent non seulement le genre (masculin-féminin), mais aussi le sexe (homme-femme) comme de pures constructions sociales. Partagez-vous cette vision ?
Non. Je pense que ceci peut mener à une négation de données biologiques objectives et transformer des combats importants mais minoritaires – pour les droits des gays ou des transgenres, par exemple – en symboles du combat féministe. Or, s’il y a des alliances possibles entre ces différents courants, elles sont loin d’être évidentes sur tous les sujets. On le voit notamment dans le débat sur la GPA, où les féministes s’opposent à une partie des organisations en faveur des droits des gays.

Une grande partie de vos écrits s’attachent aux injustices que continuent de subir les femmes. Pourtant, vous refusez de vous dire féministe. Pourquoi ?
La catégorie de féminisme est connotée de façon tout à fait particulière, surtout dans les milieux francophones. Tout d’abord, le féminisme militant est souvent quelque peu figé ; Il est aussi assez pauvre intellectuellement ; Enfin, il véhicule souvent un dogmatisme proche de celui de ses adversaires. Sur ce dernier point, l’exemple de l’avortement est très parlant : toute critique de la perception dominante de l’avortement est perçue comme une attaque contre le droit à l’IVG. Or, il devrait être possible de remettre en question le débat dominant sur ce sujet sans immédiatement se faire fustiger comme une antiféministe. Ceci étant dit, je rejoins en pratique les positions de nombreux courants et intellectuelles féministes. Mais je pense qu’il est aujourd’hui indispensable de repenser la manière dont les intérêts des femmes sont défendus.

Propos recueillis par François Brabant

Photo : Cyrus Pâques

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