Articles

L’entraide,
l’autre loi de la jungle

Dans leur dernier ouvrage L’entraide (éd. Les Liens qui Libèrent, 2017), Pablo Servigne et Gauthier Chapelle démontent avec brio le mythe d’un monde construit sur le principe de la seule compétition. En 400 pages denses et éclairantes, ils nous proposent un voyage en six étapes au cœur de « l’autre loi de la jungle ». Une remarquable et stimulante plongée au cœur du monde vivant et interdépendant.

« Que le meilleur gagne ! » En sport, à l’école, dans les entreprises, sur le marché de l’emploi, cette injonction sonne partout comme une évidence. Gagner, s’imposer, réussir… Notre société occidentale, moderne et utilitariste repose, en grande partie, sur ce mythe profond : la compétition serait le principal moteur de notre évolution !
Ce récit fondateur qui s’appliquerait tant chez l’homme que dans la nature, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle ont décidé de le questionner, puis de le déconstruire avec exigence, pédagogie et passion, au travers de leur remarquable essai L’entraide, l’autre loi de la jungle, qui nous emmène dans un fascinant voyage à la croisée des chemins, passant de l’éthologie à l’anthropologie, des neurosciences à la politique, de la sociobiologie à l’économie.
Un voyage scientifique qui s’appuie sur des faits et des observations puisés dans des milliers de recherches pointues et non pas sur des considérations idéologiques, ce qui rend leur démonstration encore plus convaincante.


La loi "du plus fort" n’est pas l’unique règle dans la nature. Le lion, ce "roi" des prédateurs, est également amené à coopérer pour survivre.

« L’état de nature est synonyme de chaos »
D’un côté, rappellent les auteurs avec une pointe d’ironie, « le lion mange l’antilope, les chimpanzés s’entretuent, les jeunes arbres jouent des coudes pour l’accès à la lumière, les champignons et les microbes ne se font pas de cadeau (…) L’état de nature est synonyme de chaos, de lutte, de pillage et de violence »
De l’autre côté, l’homme est intrinsèquement individualiste, voire égoïste, compétiteur dans l’âme, animé par ses seuls intérêts (réalisation de soi, appât du gain, reconnaissance…).
Ainsi, depuis la nuit des temps, c’est la loi de la jungle qui domine. La « loi du plus fort ». La « guerre de tous contre tous », comme l’appelle le philosophe Thomas Hobbes, l’un des penseurs du libéralisme.
Sans nier ce besoin de rivalité chez l’homme, ce qui l’aide aussi à se construire et à avancer, les deux biologistes soulignent combien cette quête infernale s’avère néanmoins « fatigante, risquée et énergivore » ; elle sépare les individus, délie les liens et créé un immense « vide ».
De plus, à l’échelle de la planète, cette « expansion infinie » vers « toujours plus » s’avère hautement « toxique » avec des effets désastreux et irrémédiables : épuisement des énergies fossiles, pillages des ressources, destruction de la biosphère, explosion des inégalités, déforestation, pollution des océans, une liste hélas ! interminable.
Alors, pendant douze ans, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, ont décidé de sortir du carcan de la pensée unique et d’investiguer, avec une infinie patience et toute la rigueur cartésienne qui est la leur, pour tenter de répondre à cette question fascinante : et s’il existait une « autre loi de la jungle » ? Et si le principe premier du monde vivant était, aux antipodes de cette « croyance hégémonique »  ? Et si les moteurs de l’homme et de la nature, c’étaient finalement l’entraide et la coopération ?

« Une sorte de yin et de yang »
Leur démonstration débute sur un constat implacable : l’entraide est omniprésente dans le monde vivant ! Il y a ces pins d’Amérique du Nord confrontés à des conditions terribles – le froid, le vent, des sols pauvres – qui s’entraident pour survivre, ces oiseaux migrateurs qui s’associent pour se protéger, ces fauves qui coopèrent pour chasser, ces insectes pollinisateurs, ces termites co-constructeurs, ces poissons nettoyeurs des fonds marins, et d’innombrables autres exemples d’associations parmi les plantes, les champignons et les bactéries. Une propension à entrer en collaboration qui semble « infinie », se réjouissent les auteurs en exposant nombres d’interactions largement démontrées par les écologues et les biologistes : la facilitation, les symbioses, le parasitisme, le mutualisme, etc.
Autant d’arguments qui viennent ainsi contrebalancer l’image d’une nature « fondamentalement compétitive et égoïste », exclusivement dominée par les plus forts.
Toutefois, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle ne tirent aucune conclusion hâtive : la nature, insistent-ils, est un savant équilibre entre compétition et coopération, « deux forces contraires intimement liées et qui n’ont pas de sens l’une sans l’autre. Une sorte de yin et de yang. »
Dans un deuxième temps, nos deux comparses sont allés voir du côté de la psychologie cognitive, des théories de l’évolution, de la sociobiologie ou encore de l’épigénétique, cette discipline qui étudie les liens entre le patrimoine génétique et le contexte.
Et là encore, patatras !, nouvelle déconstruction ! Les modèles simplistes (inné/acquis, nature/culture) ne tiennent qu’à moitié : l’homme est né, d’une part, avec la capacité d’intégrer très rapidement des mécanismes d’entraide spontanée, et d’autre part, pour les maintenir, insistent les auteurs, « il nous faut évoluer dans un environnement où les interactions coopératives sont fréquentes ».
L’entraide est donc à la fois un « acte spontané » et un « raisonnement logique ». Avec une série de facteurs qui entrent en ligne de compte : l’état de stress, la personnalité que l’on aide (est-ce un inconnu ou son voisin de pallier), nos références familiales, etc.
Et les auteurs d’évoquer plusieurs études de cas autour de catastrophes majeures (le tremblement de terre de San Francisco de 1906, le 11 Septembre, les attentats du Bataclan, l’ouragan Katrina…) où, malgré le chaos et les mouvements de foule, les habitants ont fait preuve de sang-froid, d’auto-organisation et d’élan de solidarité. Bien loin des clichés de cet homme devenu soudain un loup pour l’homme…


L’abeille pollinisatrice est un exemple de coopération parmi des milliers d’autres dans le monde vivant.

« Le groupe fait corps »
Mais l’entraide est aussi une affaire de réciprocité. Si l’homme aime donner, il aime aussi recevoir, puis... redonner ! L’un ne va pas sans l’autre, le plus souvent. Et ce principe puissant du don/contre-don, bien connu depuis les travaux menés sur les sociétés archaïques par le père de l’anthropologie française Marcel Mauss, dépend aussi de la nature de l’environnement dans lequel cette réciprocité va s’exercer.
Ici encore, les auteurs nous emmènent avec brio dans ce monde magique où « le groupe fait corps » en mettant le doigt sur « trois ingrédients qui permettent aux groupes de réaliser un bond considérable dans leur tentative de cohésion » : le sentiment de sécurité, le sentiment d’égalité et le sentiment de confiance. A partir de là, tout est possible pour faire émerger une entraide puissante et généralisée !
Une fascinante dynamique qui peut s’appliquer tant au sein d’une cellule vivante qu’à un panel de citoyens engagés dans un processus collectif ou à des négociateurs politiques. Avec ce subtil cocktail de sécurité, d’égalité et de confiance, « le groupe devient (temporairement) un organisme vivant à part entière, un superorganisme particulièrement efficace » insistent nos deux scientifiques. Et le tandem d’apporter des outils concrets aux lecteurs pour gérer ensemble et harmonieusement un bien commun et d’évoquer au passage les innombrables techniques de gouvernance dites « collaboratives » ou « d’intelligence collective » (sociocratie, holacratie, World Café, Forum ouvert, etc).
Toutefois, cette formidable capacité de cohésion chez l’homme a aussi ses revers : si l’individu se sent totalement nié au profit du groupe, il pourra développer des mécanismes de défense (peur, rejet, colère, ressentiment, comportement antisocial…) et si, à l’inverse, le groupe fait corps de manière excessive, cela pourra déboucher sur des « extases collectives extrêmement puissantes qui peuvent conduire du meilleur au pire », insistent Servigne et Chapelle. « Car nous (les humains, et les hommes encore plus que les femmes) adorons nous rassembler derrière des bannières, des clubs, des équipes, des drapeaux ou des idéologies. »


L’interdépendance est partout. Avec des mécanismes à la fois fascinants et complexes.

Dangers, défis et adversité
Ce voyage au pays de l’entraide se poursuit sans angélisme. On y découvre notamment combien la coopération est aussi une affaire de dangers, de défis et d’adversité.
Pour faire bloc, les hommes ont aussi besoin d’un ennemi commun, d’un milieu hostile et d’un objectif partagé. Toutefois, un groupe n’est pas un individu, et « le changement d’échelle apporte des différences significatives, c’est-à-dire de possibles limites à l’expansion infinie de l’entraide », admettent volontiers les auteurs. En laissant cette question – capitale – grande ouverte : « Peut-on envisager une entraide généralisée du genre humain (et même au-delà) en prenant comme grand méchant loup le réchauffement climatique ? C’est une bonne opportunité, mais le pari est loin d’être gagné ! »
Pour clôturer ce passionnant périple, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle nous proposent une plongée dans « la nuit des temps » qui nous rappelle combien l’homme est aussi un petit singe « immature et vulnérable » qui a appris à chasser, à se défendre, à fuir, à prendre soin de ses petits et à s’unir pour survivre. Il a aussi appris à fonctionner ensemble, à vivre en interdépendance, avant de devenir, au fil de sa lente évolution, un être social très développé.
Au cours de ce temps long, l’homme va également apprendre à s’entraider au travers d’une multitude d’interactions, qu’elles soient positives, neutres ou négatives. Il va ainsi innover selon trois principes étonnants : l’effet domino (l’entraide appelle l’entraide), la fusion (1+1 = 1) et la création de niveaux de complexité bien plus élaborés encore qui sont à l’origine de la vie : l’apparition des cellules, la respiration, la photosynthèse, etc.
Au bout de ces 400 pages denses et éclairantes, on sort à la fois nourri et enthousiaste. Ce livre a effectivement « fait vaciller nos croyances et remis en question notre rapport à la réalité », comme nous le confient les auteurs qui n’ont pas terminé leur longue exploration.
En démontant avec minutie ces « récits dominants qui parlent de technologie surpuissante, d’ingéniosité humaine sans limites, de compétition apportant la prospérité, d’une loi du plus fort qui permet de réussir sa vie et de l’implacable marche en avant linéaire du progrès », Pablo Servigne et son comparse nous offrent des clés nouvelles pour affronter les catastrophes annoncées en récréant des liens de réciprocité, de confiance, de sécurité et d’équité avec tous les êtres vivants. Ils nous invitent à inventer ensemble une autre loi de la jungle.
Hugues Dorzée

Sophie Heine, politologue
« Les femmes restent perçues comme des objets, et non comme des sujets »

La politologue belge Sophie Heine dénonce les clichés qui rognent la liberté des femmes, les condamnant à se montrer douces, belles, maternelles, toujours au service des (...)

Lire la suite

Mr Mondialisation :
sous le masque, les alternatives

Depuis 2004, ses articles circulent abondamment sur la Toile. Il a près de 1,2 million de « J’aime » sur Facebook. Son nom ? Mr Mondialisation. Rencontre, via Skype, (...)

Lire la suite

Valoriser les déchets de la capitale kinoise

Sept mille tonnes de déchets produits chaque jour dans une capitale de plus de 10 millions d’habitants. Ces déchets, il faut pouvoir les trier et les valoriser. (...)

Lire la suite

« Une Révolution Africaine »,
arme d’information massive

Abdoulaye Diallo est l’auteur du documentaire Une Révolution Africaine qui retrace les dix jours qui ont mené à la chute du régime de Blaise Compaoré, le président (...)

Lire la suite

Si jeunesse savait…
les mentalités changeraient

Être une ONG avant-gardiste en République Démocratique du Congo est un combat de tous les jours. Protéger et conseiller les femmes face aux violences et aux viols, défendre la (...)

Lire la suite

Séjour en terre kinoise

En février 2016, je suis partie en stage à Kinshasa, en République Démocratique du Congo, au sein de la rédaction de la Radio Okapi. Un mois pour découvrir un pays, une (...)

Lire la suite

La santé des Belges face au dérèglement climatique

Réalité aujourd’hui incontestée, l’augmentation effrénée des activités humaines, qui nécessitent toujours plus de combustion d’énergies fossiles pour (...)

Lire la suite

Chronique d’une grève :
infos et intox

Le 19 octobre 2015, plusieurs barrages routiers étaient organisés en région liégeoise dans le cadre d’une action de grève tournante prévue dans toute la Wallonie. La (...)

Lire la suite

L’Inde des femmes en résistance

Mariages forcés, poids des traditions, libertés bafouées… Dans l’Inde contemporaine, il n’est pas toujours simple d’être femme. Portraits de trois (...)

Lire la suite

La bataille de l’eau noire

Le film de Benjamin Hennot retrace l’incroyable combat de citoyens de Couvin qui, en 1978, se sont battus contre la construction d’un barrage. Une belle aventure (...)

Lire la suite

Les débaptisés,
par Lola Reynaerts

Lola Reynaerts, 23 ans, originaire de Seraing, et diplômée de l’école Supérieure des Arts Saint-Luc à Liège, est l’auteur d’un travail photographique (...)

Lire la suite

L’homme au harpon

Y-a-t-il une vie après la prison ? Si oui, laquelle ? La réalisatrice Isabelle Christiaens a voulu le savoir. Pendant plus de 2 ans, elle a suivi la vie d’un détenu (...)

Lire la suite

L’écologie sonore
selon Eric La Casa

L’artiste sonore français Eric La Casa pratique l’enregistrement de terrain depuis une vingtaine d’années. Axant son travail sur une pratique approfondie de (...)

Lire la suite

Le Sud-Kivu à hauteur de femmes

La réalité sociale au Sud-Kivu, en République démocratique du Congo est complexe, notamment en ce qui concerne le sort réservé aux femmes. Dans cette région minière, dominée (...)

Lire la suite

Les dessous
de la propagande coloniale

Quels étaient les canaux de propagande durant la colonisation belge au Congo ? Comment ceux-ci ont-ils été véhiculés par l’Etat, l’Eglise catholique, la presse, les milieux économiques ? Que reste-il de ces slogans et autres clichés dans l’inconscient collectif, en Belgique et au Congo ? L’exposition « Notre Congo / Onze Congo » présentée au Musée Belvue à Bruxelles nous plonge au cœur de cette histoire passionnante et troublante à la fois. Petite visite guidée en ligne pour Imagine et entretien avec le grand historien congolais Elikia M’Bokolo, spécialiste de l’histoire sociale, politique et intellectuelle de l’Afrique.

Par Hugues Dorzée

Julien Truddaïu est chargé de projet au sein de l’ONG Coopération éducation culture (CEC) qui organise l’exposition « Notre Congo / Onze Congo » qui se tient (...)

Lire la suite

Pierre Dulaine, un gentleman
qui fait danser les cœurs


Le formidable film Dancing in Jaffa sur les écrans d’ici peu raconte l’histoire de Pierre Dulaine, 70 ans, quatre fois champion du monde de danse de salon qui fait valser les enfants de New York à Jaffa. Un personnage solaire et charismatique qui relie les êtres entre eux et rapproche des frères ennemis. Portrait d’un héros bourré de candeur sur fond de conflit israélo-palestinien.

« Pierre fait partie de ces héros méconnus de notre temps », affirme sa productrice, Diane Nabatoff. L’image est juste et belle : Pierre Dulaine, Peter Heney de son vrai (...)

Lire la suite

Et si on reprenait
le contrôle de notre argent ?

Politologue et diplômée en relations internationales, Judith Van Parys, 25 ans, a récemment participé au Sommet international des coopératives qui s’est déroulé début octobre à Québec.
Voici le récit d’une « jeune leader coopératrice », active au sein de NewB.

C’est dans le cadre de mon travail au sein de la coopérative NewB que j’ai été sélectionnée par l’Office franco-québécois pour la Jeunesse pour participer à (...)

Lire la suite