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Prendre le temps


LE PAYS PETIT
La chronique de Claude Semal, auteur-compositeur, comédien et écrivain

Les jetons d’absenc.e.s

Mesdames, messieurs, les autr.e.s,

Merci d’être venu si nombreux au conseil d’administration extraordinaire de notre ASBL, consacré au renouvellement du contrat programme de nos jetons de présence.
Pour mettre tout de suite les choses au point, je suis présent, et voici mon jeton. Jusqu’ici, tout va bien.
Mais depuis plusieurs semaines, la presse de caniveau traîne nos édiles dans l’encre, les plumes et le goudron, en s’indignant des modestes émoluments que nous gagnons pourtant légalement à la sueur de nos derrières.
Et cela, en prétextant quelques rares absences, soi-disant injustifiées.
Comme si nous pouvions être présents, à la fois, dans les dix-sept conseils d’administration auxquels nous devons participer !
Non, messieurs les journalistes, aucun d’entre nous n’a le don d’UBUguïté.
Car enfin, mesdames, messieurs, et les autr.e.s, il faut être logique.
Ou bien notre travail sert à quelque chose, et il DOIT être justement rétribué.
Ou bien il ne sert à rien, et notre absence n’a pas l’ombre d’un poil d’importance.
Dans les deux cas, où est le scandale ?!
Dans l’œil et la plume de celui qui nous regarde.
Dans quel monde vivrions-nous si un homme politique, en charge des plus hautes responsabilités dans sa commune, ne peut même pas gagner en une heure trente le centième de ce que gagne un footballeur en deux fois quarante-cinq minutes !
En plus, eux, ils s’amusent, et on les applaudit, alors que nous, on nous jette des pierres, et on s’emmerde.
Qui a le plus de mérite ?!
Un soir, dans un restaurant, Picasso griffonna un dessin sur la nappe pour payer le repas de douze personnes.
Le restaurateur s’en offusqua :
« Mais enfin, monsieur Picasso, ce dessin vous a à peine pris dix secondes ! »
« Non, répondit le grand peintre, il m’a pris quarante-cinq ans et dix secondes ! »
Eh bien, chers collègu.e.s, nous sommes les Picasso des conseils d’administration.
Ce qu’on nous paye, ce ne sont pas ces quelques minutes où nous partageons notre science, notre entregent et notre carnet d’adresses. Ce qu’on nous paye, ce sont les dizaines d’années d’un travail militant obscur, ingrat, et toujours bénévole, où nous avons laborieusement gagné le pouvoir et le droit d’enfin nous asseoir à cette table !
Il ne faut pas jetons le bébé avec l’eau du bain.
Il ne faut pas jetons le bébé avec l’eau du bain ?
Ça ne veut rien dire, cette phrase !
Excusez-moi, c’est mon nègre. Vous pensez bien qu’avec tous les conseils d’administration auxquels je ne dois pas participer, je ne vais pas, en plus, écrire moi-même des discours que je ne dois pas prononcer.
Alors j’ai trouvé au parc Maximilien un professeur de français érythréen qui m’écrit ça pour 2,50 euros, je le paye en sandwiches, mais comme il doit écrire sous la pluie, de temps en temps il ne peut pas se relire. Et pour te plaindre, tu peux toujours courir, je ne sais même pas où il habite. Enfin.
Où j’en étais ? Oui !
Cher.e.s administrateur.trice.s, nos jetons de présence avaient pourtant profondément moralisé la vie publique. Oui, je dis bien, moralisé !
Grâce aux jetons de présence, plus besoin de pots-de-vin ! Plus de dessous de table pour arracher un marché public ! Plus de « monsieur 10 % » dans la banlieue liégeoise !
Il suffisait, en toute clarté, en pleine lumière, en toute légalité, de nous inviter à la table d’un conseil d’administration, et hop, le tour était joué.
Publifin, nous voilà ! Vivaqua, quand tu veux ! Samusocial, toujours prêt !
Hélas, mesdames, messieurs, les autr.e.s, nous vivons aujourd’hui sous la dictature quotidienne des urnes, du buzz et de l’émotion.
Même si nous avons raison, oui, mille fois raison, l’électeur pourra toujours décider tout seul au fond de son isoloir que nous avons tort. Et ça, c’est la porte ouverte à toutes les dictatures. A tous les populismes.
Le PTB n’a même plus besoin de distribuer de tracts, et la Flandre veut se fédérer d’urgence avec la Catalogne.
Aussi, le gouvernement de la Fédération Wallonie Bruxelles. ils a-t-il décidé de couper les pattes et les ailes à ces rumeurs malsaines en remplaçant désormais les « jetons de présence » par des « jetons d’absence ».
Comme ça, on ne pourra plus rien nous reprocher, et si quelqu’un dit le contraire, c’est mon jeton dans la gueule !
Mesdames, messieurs, les autr.e.s, je vais donc discrètement m’éclipser ce soir pour toucher mon premier jeton d’absence. Ne dites donc surtout pas à la presse que j’étais là, sinon je vais me farcir un nouveau bad buzz, et mon Opel Corsa n’est pas encore remboursée. Et ça, ça me fout vraiment les jetons.

www.claudesemal.com

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