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édito


Au nom
du genre humain

Des artistes sans-papiers raflés sans ménagement dans un centre culturel bruxellois. Des ressortissants soudanais expulsés dans un pays qui a tout d’une dictature. Un projet de loi autorisant les visites domiciliaires de policiers pour contrôler et arrêter des migrants. La création de trois nouveaux centres fermés et des unités particulières destinées aux familles en situation illégale.
Chaque jour qui passe et le gouvernement fédéral s’enfonce un peu plus dans une politique migratoire « inutile, dangereuse et fondée sur le mensonge », comme le dénonçait récemment un vaste collectif de chercheurs en sciences politiques [1].
Mais où, bon sang, s’arrêteront-ils !, serait-on tenté d’écrire dans un grand élan d’indignation.
Hélas, il n’y a absolument rien d’inattendu dans cette succession de mesures qui manquent cruellement d’humanité et d’équité et qui s’apparentent à de violents coups de canifs dans notre bel Etat de droit.
Depuis qu’elle est arrivée au pouvoir, la droite nationaliste flamande (N-VA) ne cesse de monter en puissance sur ces questions migratoires par la voix de son très populiste secrétaire d’Etat à l’asile, Theo Francken, qui par ses paroles et ses actes attise et flatte le bon peuple flamand à coup de tweets ravageurs indignes d’un homme d’Etat. Mais l’intéressé est redoutable d’intelligence et de cynisme et applique à la lettre le programme sécuritaire et anti-migrations de la N-VA, avec la complicité aveugle du CD&V et des libéraux, le Premier ministre Charles Michel en tête, prêts à renier leurs idéaux humanistes pour conserver le pouvoir à tout prix.
À quelques mois des élections communales et à un an d’une année électorale de tous les dangers, cette alliance de convenance et d’intérêts douteux devient de plus en plus insupportable.

Une démocratie « malade »
Le populisme est le symptôme d’une « démocratie malade », rappelle avec beaucoup d’à propos l’historien David Van Reybrouck, dans le grand entretien qu’il nous accorde en page 80, avant d’évoquer ce « prolétariat blanc » trop souvent délaissé par la gauche progressiste devenu aujourd’hui l’une des cibles de la N-VA et de tous ses alliés national-populistes en Europe.
L’historien a raison : l’indignation de bon aloi ne suffit plus, le mal est tenace et c’est ce qui rend d’ailleurs tout le combat contre leurs idées empoisonnées particulièrement ardu.
Notre démocratie est effectivement « malade », un traitement de choc s’impose. Pour réenchanter la politique, lui redonner du sens, du souffle, de la perspective, et permettre à chaque citoyen de se sentir pleinement impliqué dans un projet de société commun et mobilisateur.
Quand M. Francken brandit des mots magiques (« invasions », «  frontières », « expulsion »…) et des mesures sécuritaires simplistes, son électorat applaudit et en redemande. En face, les progressistes peinent à convaincre avec des chiffres précis et des arguments fondés car la question migratoire est complexe, incertaine et mondialisée. A force, cela en devient usant, voire désespérant pour tous ceux qui se battent sans relâche aux côtés de ces milliers d’hommes et de femmes qui fuient la guerre, la misère, les dérèglements climatiques qu’aucun mur ni armada policière n’empêcheront de migrer pour tenter de décrocher un avenir meilleur.
Mais quelque chose de réjouissant est en train d’émerger au royaume de Belgique. Depuis quelques mois, des milliers de citoyens ont décidé d’accueillir des migrants chez eux autour du parc Maximilien (lire en p.14). « Tous ces gens ont trouvé un endroit où se rassembler et faire de la politique. Ils retrouvent le sens physique, matériel, de ce que signifie l’espace démocratique à côté des espaces symboliques, dématérialisés », souligne notre chroniqueur John Pitseys, philosophe au Crisp (lire en p.30). [2]
Des collectifs de magistrats, d’avocats, d’universitaires, d’acteurs culturels et associatifs se mobilisent. Des alliances inattendues se forment. Et une force collective traverse soudain la société belge de part en part autour de valeurs nobles : l’appartenance au genre humain, la bonté, la bienveillance et la solidarité, mais aussi l’absolue défense de l’Etat de droit.
Un mouvement riche, inattendu et peut être fédérateur à terme, qui redonne soudain à ce patient si mal en point, notre démocratie, de nouvelles et passionnantes couleurs.

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

Dessin : Julie Graux

[1Le Soir, 30 janvier 2018.

[2Le Soir, 2 janvier 2018

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