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GEO-STRATÉGO
La chronique d’Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11. (@ArnaudZacharie)

Le progressisme au défi
du national-populisme

Attaquées frontalement par les forces national-populistes, les idées progressistes font face à une triple crise qui pourrait s’avérer fatale. C’est pourquoi la survie du progressisme nécessite une reconfiguration politique autour d’un nouveau récit prônant une société ouverte, émancipée, juste et durable.


Julie Graux

Les forces progressistes se sont développées en Occident à travers trois vagues révolutionnaires successives qui débouchèrent sur l’émergence d’autant de variantes de l’idée de progrès.
Premièrement, les révolutions libérales de la fin du 18e siècle ont engendré l’émergence d’un « progressisme humaniste et démocratique », en consacrant le principe d’universalité des droits des citoyens selon les principes des Lumières. Il en découla la formation d’Etats modernes fondés sur des Constitutions libérales et une idéologie progressiste défendant le progrès scientifique et technique, la liberté d’entreprendre et les droits du peuple.
Deuxièmement, les révolutions socialistes de la seconde moitié du 19e siècle ont donné naissance au « progressisme social et internationaliste ». Le monde ouvrier et les forces internationalistes revendiquèrent un progrès social bénéficiant à tous les citoyens, à travers une meilleure répartition entre les revenus du capital et du travail et l’adoption du suffrage universel.
Malgré la « Grande Transformation » [1] qui entraîna, suite à la montée du fascisme et du nazisme, l’effondrement de l’Etat libéral, ce dernier fut rétabli durant la Guerre froide par les forces social-démocrates qui profitèrent de la peur du communisme pour faire accepter aux forces libérales l’instauration de l’Etat providence.
Troisièmement, la vague révolutionnaire de 1968 déboucha sur l’émergence du « progressisme sociétal », revendiquant l’émancipation des femmes, la libération des mœurs et la protection des droits des minorités.
A la fin de la Guerre froide, après que la « révolution conservatrice  » du tandem Reagan-Thatcher eut consacré la montée en puissance de l’idéologie néolibérale, une alliance sociale-libérale fondée sur un compromis entre les partisans de l’émancipation et ceux de la financiarisation déboucha sur l’émergence du « progressisme néolibéral » [2]. Alors que des progrès sociétaux majeurs pouvaient être ainsi engrangés – tels que le droit à l’avortement, au mariage homosexuel ou à l’euthanasie –, ils ne purent s’opérer que moyennant l’abandon du régime capitaliste keynésien encadré par l’Etat au profit du capitalisme financier fondé sur l’autorégulation du marché. Il en découla un déclassement des classes moyenne et ouvrière, une augmentation des inégalités, des crises financières et des dégâts insoutenables pour l’environnement.

La triple crise du progressisme
La crise du capitalisme financier de 2008 n’ayant pas débouché sur une remise en cause de la financiarisation et de l’autorégulation du marché, les forces national-populistes se sont engouffrées dans la brèche pour s’opposer de front aux idées progressistes – qu’elles soient humanistes, internationalistes ou sociétales.
D’une part, l’idéologie national-populiste remet en cause les fondements de l’universalité des droits humains et de la démocratie libérale, en défendant une démocratie « illibérale » reposant sur un leader charismatique, imposant aux minorités le point de vue de la majorité et cherchant à affaiblir les contre-pouvoirs et les corps intermédiaires. D’autre part, les forces national-populistes réduisent le progrès social aux intérêts de la communauté qu’elles représentent, suivant une approche social-xénophobe affirmant que la survie du modèle social occidental nécessite d’enrayer l’immigration, comme l’a notamment défendu en Belgique le président de la N-VA Bart De Wever [3]. Enfin, ce repli communautariste s’accompagne d’un repli identitaire impliquant un conservatisme sociétal et une remise en cause radicale de la libération des mœurs et de l’émancipation des minorités.
Autrement dit, les partis national-populistes réduisent le progrès à celui de leur communauté en s’opposant frontalement au progressisme humaniste, internationaliste et sociétal, mais en préservant une approche néolibérale des politiques économiques. C’est ce que Jean-François Bayart qualifie d’« impasse nationale-libérale » : « Le national-libéralisme, c’est le libéralisme pour les riches et le nationalisme pour les pauvres. » [4]
Le discours en faveur de la défense exclusive des droits, des revenus et des valeurs de la communauté majoritaire passe totalement sous silence les limites du modèle économique néolibéral et privilégie les thèmes identitaires. Comme le résume Arjun Appadurai, le succès du national-populisme repose sur sa faculté à « retraduire les enjeux de souveraineté économique en enjeux de souveraineté culturelle » [5]
. Il en résulte des politiques prônant la fermeture des frontières migratoires, mais l’ouverture des frontières financières.
Tirant profit de l’affaiblissement de l’alliance social-libérale jusque-là majoritaire et de l’instabilité engendrée par la crise financière, l’austérité, le terrorisme djihadiste et les réfugiés fuyant les conflits au Moyen-Orient et en Afrique, les partis national-populistes ont remporté plusieurs succès électoraux. Aux Etats-Unis, la victoire de Donald Trump face à Hillary Clinton fut ainsi celle du national-populisme face au social-libéralisme. En Europe, si le mouvement social-libéral de Macron l’a emporté sur le national-populisme de Marine Le Pen en France et si la « grande coalition », bien qu’affaiblie, reste majoritaire en Allemagne, des partis national-populistes sont au pouvoir dans plusieurs pays, tandis que le Brexit participe de la même dynamique.
Il en découle une triple crise du progressisme. D’une part, la démocratie libérale fait face à une double crise de légitimité et d’efficacité : crise de légitimité, car l’Etat libéral est devenu trop grand pour répondre aux demandes de participation des citoyens, et crise d’efficacité, car il est devenu trop petit pour réguler la mondialisation. D’autre part, le progrès social semble bloqué et les jeunes générations ont désormais le sentiment qu’ils vivront moins bien que la génération précédente. Enfin, le repli identitaire remet en cause l’importance du progrès sociétal et débouche au contraire sur un « choc des incultures ». Cette triple crise en Europe est exacerbée par le contexte de basculement du monde vers l’Orient, où nombre de dirigeants – de Modi à Xi Jinping en passant par Poutine et Erdogan – partagent la même vision illibérale, nationaliste et conservatrice que leurs homologues national-populistes occidentaux.

Un nouveau récit progressiste
Face au national-populisme, l’alliance sociale-libérale est en déclin. D’une part, la social-démocratie coulée dans le néolibéralisme semble condamnée à disparaître, tandis qu’une partie de la droite libérale a décidé d’embrasser le conservatisme social et culturel pour mieux préserver le modèle néolibéral. D’autre part, à droite mais aussi à gauche, certains prônent la redécouverte du nationalisme, en musclant leur discours sur l’immigration et en prenant des accents eurosceptiques, dans l’espoir de ramener au bercail les électeurs séduits par le national-populisme. Or une telle option mène à une impasse, car cela équivaut à abandonner toute alternative, d’autant que les électeurs préfèrent généralement l’original à la copie.
C’est pourquoi la survie du progressisme nécessite une reconfiguration politique autour d’un nouveau récit prônant une société ouverte, émancipée, juste et durable, non seulement en rupture avec le conservatisme social et culturel, mais aussi avec l’approche néolibérale de l’autorégulation du marché [6]. Un récit prônant l’expansion de la démocratie, tant au niveau national, pour répondre aux demandes de participation accrue des citoyens, qu’au niveau européen et multilatéral, pour réguler la mondialisation. Un récit en faveur du progrès social et écologique, en garantissant le travail et la sécurité sociale tout en opérant une transition vers des modes de production, de consommation et de mobilité durables. Un récit émancipateur en faveur de nouvelles libertés individuelles, mais aussi d’une politique migratoire respectueuse des droits humains et capable de répondre au défi du vieillissement de la population [7].
Ni le repli social-xénophobe, ni la fuite en avant néolibérale ne sont une réponse adaptée aux défis de notre temps. Face au défi national-populiste, un projet résolument progressiste doit redonner aux valeurs humanistes, internationalistes et émancipatrices la place qu’elles méritent.

[1K. Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983.

[2N. Faser, « Néolibéralisme progressiste contre populisme réactionnaire : un choix qui n’en est pas un », in H. Geiselberger (dir.), L’âge de la régression. Pourquoi nous vivons un tournant historique, Editions Premier Parallèle, 2017, p. 61.

[3B. De Wever, « La gauche doit choisir entre des frontières ouvertes et l’Etat providence », Le Soir, 25 janvier 2018.

[4J.-F. Bayart, L’impasse national-libérale. Globalisation et repli identitaire, La Découverte, 2017, p. 16.

[5A. Appaduran, « Une fatigue de la démocratie », in H. Geiselberger (dir.), op. cit., p. 31.

[6P. De Grauwe, Les limites du marché. L’oscillation entre l’Etat et le capitalisme, Editions De Boeck, 2015.

[7L’OCDE estime ainsi que l’UE et les Etats-Unis devront accueillir chacun 50 millions d’immigrés d’ici à 2060 s’ils veulent éviter la stagnation économique. H. Braconier, G. Nicoletti, B. Westmore, « Policy challenges for the next fifty years », OECD Economic Policy Papers, n° 9, 2016.

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