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Prendre le temps


LE PAYS PETIT
La chronique de Claude Semal, auteur-compositeur, comédien et écrivain

Les poissons rouges

Je ne fais pas partie de ceux qui ne voient dans le net et les réseaux sociaux quʼune moulinette à fausses nouvelles, nourrie par notre narcissisme atrabilaire et pourrie par les fake news.
Comme beaucoup de militants et dʼesprits libres, jʼy trouve au contraire les infos, réflexions et modes dʼaction que je chercherais en vain dans la grande presse ou dans la sphère audiovisuelle.
Bien sûr, cela demande un peu de pratique et de prudence.
Choisir ses sites (il en est de remarquables).
Ne pas « partager » nʼimporte quoi.
Sourcer et dater ses infos. Laisser les trolls bavasser tout seuls sur Facebook. Et ne pas passer sa vie devant son écran.
Mais au moins cette nouvelle agora estelle ouverte à tous et toutes. Elle nʼest pas, comme la grande presse et les télés, directement liée à lʼEtat ou au capital. Dans cette auberge espagnole, à vous de choisir vos plats.
Et pour ma part, jʼy trouve souvent quelques aliments roboratifs qui sont un heureux contrepoint à la tambouille médiatique ambiante.
Tous les prestidigitateurs débutants connaissent le tour dit « de la carte forcée ». Il en existe différentes versions, mais le principe est toujours le même : vous avez lʼillusion de choisir une carte que le manipulateur, par sa faconde ou son adresse, a placée lui-même dans votre main.
Au music-hall, cʼest un amusant tour de passe-passe. En démocratie, cʼest un poison pervers qui partout distille lʼillusion du consentement. Cʼest la somme de ces petites manipulations quotidiennes, qui non seulement masquent vos véritables choix, mais vous font partager les conclusions tronquées de votre interlocuteur.
Or ces fake news softs saturent aujourdʼhui tout le champ médiatique.
Ainsi, un copain rappeur me montre sa toute nouvelle vidéo. Elle revendique plus de 100 000 « vues » en 48 heures. Un tabac. Je songe, in petto : « Cʼest autre chose que la chanson française ». Et je le félicite. Quoi de plus objectif que ces « likes » ou ces « vues » sur Youtube et Facebook ? Le goût du public en temps réel.
Sauf que...
100 000 « vues » sʼachètent aujourdʼhui 180 euros en ligne. Une goutte dʼeau dans un plan promo : le coût de 180 affiches.
Songez-y lorsque Trucmuche annonce un million de « vues » (999 euros, TTC). Carte forcée.
Lors dʼune récente élection partielle en France, le second tour opposait le candidat En Marche au candidat Les Républicains (ce qui réduit sensiblement la démocratie au choix du papier peint). Le vainqueur est triomphalement élu avec 54 % des voix (et vous voyez tous vos voisins comme une belle bande dʼabrutis).
Sauf que...
Au second tour, 80 % des électeurs sont restés chez eux ou se sont abstenus. Le vainqueur nʼa convaincu que 11 % de lʼélectorat. Cela ne change rien au résultat, mais cela change beaucoup à la perspective. Non, vos voisins ne sont pas tous des crétins. Non, lʼélectorat populaire ne plébiscite pas le néolibéralisme. Carte forcée.
Et les « 50 personnalités préférées des Français » ? Un sujet médiatique récurrent où lʼon glosera sans fin sur Trucmuche (encore lui !) qui est passé de la 37e à la 25e place. Et vous vous étonnez de trouver dans cette liste tant de gens dont vous ignorez tout, et de ne jamais y voir ceux qui pourtant sont chers à votre cœur.
Sauf que...
Chaque année, « on » choisit et coopte vingt noms qui sʼajoutent aux cinquante de lʼannée précédente. Et cʼest sur ce seul panel de septante noms que les sondés sont ensuite appelés à sʼexprimer. Bref, vous nʼavez jamais le choix quʼentre ceux qui ont déjà été choisis. Carte forcée.
Ainsi, jour après jour, on ne compte plus les radios trottoirs, sondages, concours, prix, hit parades, éditoriaux et autres avis dʼexperts, qui tous formatent la pensée dans ces listes préétablies, dans ces moules préfabriqués.
Comme des poissons rouges, nous tournons ainsi en rond dans un bocal virtuel où nous ne percevons plus du monde que ce que ces miroirs déformants nous ont renvoyé.
Cʼest tout le défi dʼune presse libre, dont ce magazine est un des glorieux fleurons : sortir du bocal.
Parler du ciel, de la forêt et de lʼocéan aux poissons rouges !

www.claudesemal.com

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