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Prendre le temps


Positions
par François Brabant, journaliste à Imagine Demain le monde

Bienvenue
en Amérique

C’était en 2003. Reporter au pied tendre, fraîchement sorti de l’université, on avait signé une série d’articles dans le magazine que vous tenez entre les mains. Chargée de calibrer les articles en fonction des exigences maison, la secrétaire de rédaction nous avait rappelé pour suggérer quelques légères corrections. L’une de celles-ci était non négociable  : remplacer l’adjectif « américain » par « étasunien », lorsqu’on se référait au gouvernement de George W. Bush.
Le choix des mots traduisait un souci de précision : les Etats- Unis sont un pays, l’Amérique un continent. Mais le recours à un lexique inhabituel trahissait surtout une ligne éditoriale : pas question, chez Imagine, de laisser l’Oncle Sam annexer l’ensemble d’un territoire qui est aussi celui de Sitting Bull, de Gabriel Garcia Marquez et de Salvador Allende.

Depuis 2003, bien d’autres cohortes en ont fini avec les études. Entre-temps, une nouvelle coutume s’est emparée du monde universitaire belge. La traditionnelle cérémonie de proclamation, au terme du cursus, donne désormais lieu à un show à l’américaine, avec toges noires, lancer de toques et diplômes enroulés dans un ruban rouge. Si quelques facultés résistent encore, à Liège, Bruxelles et Louvain-la-Neuve, la pratique gagne du terrain d’année en année. Interrogé sur le pourquoi de cette conversion aux moeurs en cours à Princeton, Berkeley et Yale, un recteur avançait cette explication simple : ce sont les étudiants qui le demandent.

Ce besoin de donner aux grands moments de sa vie un petit air de Friends, de Gossip girl, de How I met my mother ou de Greys anatomy ne connaît plus de limites. Le baby shower est à présent une station obligée sur le chemin de neuf mois qui attend toute femme enceinte. Et un mariage n’est plus concevable sans son lancer de bouquet.

On croyait la civilisation américaine (ou étasunienne) déjà solidement implantée en Europe. On avait tort : le bombardement culturel s’intensifie encore. « Les Etats-Unis se désindustrialisent, leur déficit commercial se creuse, leurs inégalités sociales s’accroissent, mais leur capacité d’impression n’est pas plus entamée que leur puissance de feu  », observe le philosophe Régis Debray dans son dernier livre, Civilisation, ironiquement sous-titré « comment nous sommes devenus américains ». Obama ou Trump ? Peu importe, en un sens. La force perdure : deux mille implantations militaires sur les cinq continents, auxquels s’adjoignent 35 000 McDo, le décolleté de Marilyn et le déhanché de Beyoncé.

S’émouvoir de cette américanisation de nos modes de vie ? Compliqué, sauf à paraître rabougri et has been. En 1950, Maurice Thorez, le leader du Parti communiste français, dénonçait pêle-mêle le cinéma hollywoodien, le Coca-Cola et le Journal de Mickey, symboles de « gangstérisme » et de « racisme  ». On a vu avec quel relatif succès il a été entendu. Plus tard, la critique de Washington est restée l’un des refrains favoris de la gauche, tous courants confondus. A Liège, le socialiste André Cools organisait l’accueil des réfugiés chiliens, victimes d’un coup d’Etat sanglant soutenu par la CIA. Les marxistes-léninistes ne voyaient la politique internationale qu’au travers de leurs lunettes anti-impérialistes. Quant à la gauche chrétienne, elle se faisait tiers-mondiste et honorait la mémoire de Camilo Torres, ce prêtre colombien mort en guérillero, après des études à l’Université de Louvain.

« La liberté d’importuner »

Autres temps, autres mœurs. Le phare de la pensée progressiste semble être devenu New York. Ou Los Angeles, au choix. Le 10 janvier, sur la chaîne Europe 1, la chroniqueuse française Nadia Daam s’émerveillait de la dernière édition des Golden Globes, marquée par les speechs anti-harcèlement de Nicole Kidman et de Natalie Portman. Elle raillait, par contraste, la douteuse carte blanche de Catherine Deneuve et Cie, revendiquant la « liberté d’importuner ». « Les Américains ont Oprah Winfrey, dont on dit qu’elle pourrait devenir la prochaine présidente des Etats-Unis, et des débats sur Woody Allen. Nous, on a des défenseurs du droit inaliénable à coller des mains au cul. »

Sur un registre plus académique, l’historienne Michelle Perrot a salué l’influence croissante, en Europe, d’un féminisme d’inspiration anglo- saxonne, venu des campus étasuniens. « Les Américaines ont toujours été plus hardies que les Françaises, soulignait-elle récemment. MLF, Women’s studies, Gender studies prennent leurs racines aux Etats-Unis. Le féminisme français est tempéré – voire englué – dans une tradition de courtoisie et de galanterie, qui demande à être déconstruite tant elle dissimule l’inégalité sous les fleurs. »

Bienvenue en Amérique, donc. Pas lieu de larmoyer. Ce qui n’empêche pas de constater, voire de contester, la suite logique : la montée en puissance d’une nouvelle grammaire militante, qui préfère la dérision aux manifestations, les réseaux sociaux à la rue, et souvent les mots aux actes.

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