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Prendre le temps


Positions
par François Brabant, journaliste à Imagine Demain le monde

Agir ou
réfléchir ?

Il en fallait du courage et du discernement, en 1940, 1941 ou 1942, pour prendre le parti de la résistance quand toutes les pendules de l’Europe oscillaient au rythme des Walkyries hitlériennes. Joseph Kessel fut de ceux qui en eurent. Quand il écrit L’armée des ombres, chronique poignante sur l’héroïsme d’hommes et de femmes anonymes, « ombres » dressées contre l’occupant allemand, la guerre n’est pas terminée, ni même en passe de l’être. Nous sommes en 1943. Joseph Kessel a pris la plume guidé par une double exigence : ne trahir ni la vérité ni ses frères d’armes. D’où ce roman dans lequel rien n’est inventé, mais où les identités sont brouillées et les faits remaniés.

Le roman s’articule autour de la figure de Gerbier, un meneur d’hommes hors pair, tempérament chaud pétri de sang-froid, un esprit fin aussi, qui raisonne avec une acuité rare. Ingénieur de formation, Gerbier s’épanouit autant dans la réflexion que dans l’action. Le groupe de résistants qu’il dirige lui doit chaque jour sa survie. Mais l’époque est injuste, elle requiert des chefs impitoyables. Quand un traître est identifié – le dénommé Paul Dounat, un jeune gars un peu falot – Gerbier n’hésite pas : il ordonne d’emmener Dounat dans une maison sur les hauteurs de Marseille, pour l’y exécuter. L’usage d’une arme à feu est exclu : il risquerait d’alerter le voisinage. Le félon sera étranglé avec une serviette. Dans le film adapté de L’armée des ombres et réalisé par Jean-Pierre Melville, la caméra s’attarde sur le visage apeuré, perdu, du jeune Dounat. Mais Gerbier est là pour combattre l’envahisseur nazi, pas pour s’attendrir sur une vie perdue, celle d’un traître en l’occurrence.

Le tic-tac du temps s’est accéléré

Agir ou réfléchir ? On ne sait trop pourquoi, on a repensé à ce dilemme lorsque la Justice brésilienne ordonnât l’emprisonnement de l’ancien président Lula, condamné pour corruption. Bien sûr, nous ne sommes plus en 1943, Lula n’est pas Kessel, et l’oligarchie brésilienne que l’ancien métallo a combattue toute sa vie ne peut (évidemment) être comparée au nazisme. La déchéance de celui qui fut un des héros du mouvement altermondialiste met toutefois en évidence une force obscure qui semble tirailler les hommes d’action de toutes obédiences : quand on est engagé dans le tourbillon de l’histoire, quand on s’efforce de lutter contre un adversaire mieux armé ou mieux argenté que soi, on est tout entier absorbé par ce combat. Et on ne s’embarrasse pas de scrupules. La fin ne justifie pas forcément les moyens, mais la réussite de l’action interdit en tout cas une trop longue introspection morale. « Que de choses il faut ignorer pour agir », disait le philosophe Paul Valéry.

S’il est une menace qui appelle aujourd’hui une résistance déterminée, c’est bien le Dans sa bande dessinée L’An O1 parue dans les années 1960, le regretté Gébé avait déjà mis le doigt sur ce dilemme écologiste contemporain. réchauffement climatique : la plus grande des violences de notre temps. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, au 21e siècle, les activistes environnementaux deviennent l’une des cibles les plus visées par les assassinats politiques. Comment éviter le désastre annoncé ? L’urgence climatique impose des solutions autoritaires, estiment certains écologistes radicaux. A les entendre, l’enjeu n’autorise plus les êtres humains à se livrer à de subtiles arguties démocratiques. Priorité à l’action !

Urgence d’agir ? Ou de réfléchir ? A la fin des années 1960, la bande dessinée L’An 01, du regretté Gébé, l’un des piliers de Charlie Hebdo, mettait en scène l’invention d’une société nouvelle. L’utopie proposée par cet album culte, véritable manifeste pré-écologiste, tenait en une formule : « On arrête tout et on réfléchit  ! » Prendre le temps de la réflexion, plutôt que s’entêter à faire tourner un monde devenu insensé : la proposition avait quelque chose de sain. Mais depuis, le tic-tac du temps semble s’être accéléré et l’état de la planète n’a cessé d’empirer. L’humanité dispose-t-elle encore du luxe d’appuyer sur « pause » pour méditer sur son sort ?

Dans une interview récente, l’écrivain Sylvain Tesson relatait le frisson éprouvé lors d’une expédition au Tibet quand, après être resté plusieurs heures à l’affût, son désir d’apercevoir une panthère des neiges est enfin exaucé. « Cette observation immobile de ce spectacle antispectaculaire offre de quoi se consoler de la mélancolie qui nous atteint tous. Etre dans le non-agir rend philosophe.  » Mais les écrivains-aventuriers du futur jouiront-ils de ce privilège ? « Il est triste d’imaginer que la panthère peut être mise en danger par l’homme, ce parvenu de l’évolution darwinienne arrivé récemment sur terre et qui, depuis, ne cesse de coloniser le vivant et parfois, souvent, de le détruire. Il est là, le grand remplacement ! Il est là, le vrai combat anticolonial à mener ! »

Les mots de Sylvain Tesson concentrent tout le dilemme de l’écologiste contemporain. Résister à l’emballement de la mondialisation par l’immobilité et le non-agir ? Ou aiguiser ses couteaux et organiser la lutte de libération qu’appelle cet impérialisme d’un genre nouveau ?

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