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Le cœur et l’esprit


Julie Graux

« Je rougis quand je songe à quel point j’ai été une victime consentante d’une sorte de décision néolibérale de réduire l’écologie à un petit thème négligeable », nous dit avec sincérité l’écrivaine franco-canadienne Nancy Huston.

Avant d’évoquer le « choc » qu’elle a subi, vers 2005, quand elle découvre, dans le Monde diplomatique, le désastre écologique des gisements de pétrole d’Alberta, chez elle, au Canada : « Je me souviens avoir lu et relu l’article. J’essayais de me représenter à quoi correspondait les chiffres des barils extraits par jour, je tentais d’imaginer ces lacs de rétention, les coups de canon que l’on tire pour effrayer les oiseaux ». Soudain, l’enjeu climatique devenait « violemment personnel », raconte l’auteure de Cantique des plaines. Une prise de conscience brutale qui débouchera sur un engagement plein et entier.

« L’état des océans ne nous affecte pas parce qu’ils sont loin de nous, mystérieux, profonds, et que nous ne vivons pas la tête dans l’eau » constate de son côté le biologiste Eric Parmentier (ULg), grand spécialiste du poisson-clown de Clark et de l’écologie acoustique, dans notre dossier consacré aux océans. « Tout à coup, je me sentais concerné, car un compagnon avait perdu la vie », confesse par ailleurs l’écrivain libertaire Jean-Bernard Pouy, affecté par la mort de Rémi Fraisse, vingt-et-un ans, tué le 26 octobre 2014 par une grenade offensive lancée par un gendarme lors d’une manifestation contre le barrage de Sivens.

Une romancière, un scientifique et un maestro du polar noir, trois personnalités aux antipodes les unes des autres qui, dans ce numéro, abordent en creux cette même réflexion : comment prend-on conscience d’une inacceptable réalité sociale, écologique ou politique, qui jusque là nous dépassait ? Pourquoi sommes-nous tout à coup touchés, concernés, impliqués ? Comment naît notre capacité à s’identifier à l’autre et à sa cause ? Est-ce une question de cœur ou d’esprit ? De volonté ou d’émotion ? De basculement individuel ou d’élan partagé ?

Chaque jour qui passe, nous découvrons des nouvelles du monde qui peuvent être tour à tour moroses, effroyables ou révoltantes. Selon nos humeurs, notre disponibilité d’esprit et nos rencontres du moment, nous aurons l’esprit grand ouvert ou fermé, nous plongerons dans le déni ou chercherons à comprendre. Le sort des migrants, la forêt amazonienne dévastée, Gaza emprisonné, les enfants détenus en centre fermé, nos villes étouffées par la pollution automobile, les travailleurs licenciés chez Carrefour…

Un rien suffit parfois pour que le déclic opère : une réflexion de votre enfant à table, l’opinion convaincante d’un ami, une vidéochoc vue sur les réseaux sociaux, un article de fond, et tout à coup quelque chose se produit que l’on appelle « prise de conscience ». Derrière cet éclair soudain se cache une possibilité : un changement de comportement, l’envie d’agir, un engagement radical à plus long terme… Avec un effet vertueux possible : cet éclair de conscience peut se partager, en inspirer d’autres, qui transmettront à leur tour.

Lointain, complexe, impalpable
Mais la psychologie humaine est complexe et ce processus « révélation / contagion » n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Toutes les causes, en particulier les plus urgentes, ne nous touchent pas de la même façon. C’est le cas notamment du réchauffement climatique, un phénomène planétaire, complexe, impalpable – du moins pour les nantis du Nord encore relativement épargnés, à l’inverse des pêcheurs sénégalais, des paysans indiens ou des réfugiés somaliens qui mesurent chaque jour l’ampleur du désastre.

Une menace que l’on peut saisir par l’intelligence évidemment, mais qu’il est plus compliqué de ressentir au fond de soi parce qu’elle semble si lointaine et diffuse, et qu’elle ne nous atteint pas – encore – directement.

A moins de vivre un choc « violemment personnel », dont parle si bien la romancière Nancy Huston. Une émotion violente et inattendue qui vous prend aux tripes et vous englobe, avant de remonter au cerveau qui se chargera de transformer ensuite en force créatrice.

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

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