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GEO-STRATÉGO
La chronique d’Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11. (@ArnaudZacharie)

L’Europe prise au piège
du basculement
du monde

Prise au piège du basculement du monde, l’Union européenne ne peut plus compter sur l’alliance privilégiée avec les Etats-Unis et s’avère incapable de définir une politique cohérente envers la Chine. La survie de l’UE en tant que puissance mondiale dépend de sa capacité à dépasser ses divisions internes et à jouer un rôle central dans le monde multipolaire et l’économie digitale du 21e siècle.


Julie Graux

« Avec de tels amis, on n’a pas besoin d’ennemis  ». Cette phrase diffusée en mai dernier sur les réseaux sociaux par Donald Tusk, le président du Conseil de l’Union européenne, pour déplorer les décisions unilatérales des Etats-Unis, en dit long sur la dégradation des relations transatlantiques. Cet axe transatlantique, sur lequel a reposé l’ordre international libéral dominé par l’Occident, est sérieusement mis à mal par l’unilatéralisme américain et le basculement du monde vers l’Orient, dans le cadre de relations internationales de plus en plus polarisées autour d’un « G2 » entre les Etats-Unis et la Chine.

Prise au piège du basculement du monde, l’Union européenne ne peut plus compter sur l’alliance privilégiée avec les Etats- Unis et s’avère incapable de définir une politique cohérente envers la Chine. Si elle n’y prend pas garde, l’Europe risque non seulement d’être une victime collatérale des rivalités entre les Etats-Unis et la Chine, mais aussi de perdre le rôle central qu’elle a joué durant des siècles dans les relations internationales.

Trois facteurs défavorables
Bien qu’elle comporte certains Etats parmi les plus développés au monde, l’UE fait face à des tendances démographiques, socioéconomiques et géostratégiques défavorables.

Premièrement, l’UE fait face à un bouleversement démographique, suite au ralentissement de la croissance de sa population et à son vieillissement. Cela engendre non seulement une remise en cause de son modèle social, essentiellement financé par le travail des « actifs », mais aussi une baisse mécanique du poids démographique et économique de l’UE dans le monde.

Deuxièmement, l’UE connaît, suite à l’impact de la crise bancaire de 2008 et aux politiques d’austérité qui ont suivi, une croissance parmi les plus faibles de l’économie mondiale. En outre, la divergence croissante des revenus entre Etats membres de la zone euro entraîne à la fois la montée de l’euroscepticisme dans les pays à plus faible revenu et le rejet de la solidarité fédérale dans les pays à revenu plus élevé [1]. Or c’est précisément cette solidarité fédérale qui permettrait de résorber les divergences internes qui menacent la stabilité de la zone euro – et au contraire le repli nationaliste qui l’exacerbe. Les pays de la zone euro semblent ainsi piégés dans un cercle particulièrement vicieux.

Troisièmement, l’UE, qui s’est habituée à bénéficier du parapluie militaire américain, n’est qu’une puissance civile qui ne dispose pas d’une Défense commune. En outre, les divergences croissantes entre Etats membres, exacerbées par la montée du national-populisme, empêchent l’UE de s’accorder sur une politique extérieure adaptée aux enjeux du basculement du monde.

L’UE victime collatérale du G2
Selon Brahma Chellaney, la stratégie « America First » du président Trump et le « rêve chinois » du président Xi Jinping relèvent d’une logique commune : « Les deux plus importantes puissances mondiales ont totale latitude pour agir dans leurs propres intérêts » [2]. Face aux stratégies du « G2 », l’UE risque de se retrouver marginalisée dans les relations internationales.

D’une part, l’UE représente une des principales victimes collatérales de l’unilatéralisme américain. C’est notamment le cas suite à la sortie des Etats-Unis de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Comme le résume Jean-François Bayart : « Politiquement, la subalternité des Européens par rapport aux Etats-Unis éclate au grand jour. Ils sont impuissants face à l’extraterritorialité des sanctions décrétées par la Maison-Blanche. (…) Sur le plan économique, la peine est double. Outre le manque à gagner commercial en termes d’investissements directs, la crise diplomatique provoque une hausse des cours des hydrocarbures dont les Etats-Unis, autosuffisants grâce au pétrole et au gaz de schiste, n’ont cure, et même se félicitent puisque son allié saoudien en tire profit. (…) Par ailleurs, l’Europe, qui déjà ne parvient pas, moralement et politiquement, à absorber les réfugiés afghans et syriens, verra arriver une nouvelle vague de fugitifs » [3].

C’est également le cas suite à la « guerre commerciale » lancée par l’administration Trump. Alors que l’UE espérait négocier un traité transatlantique, elle s’est retrouvée ciblée par les tarifs douaniers américains, en étant condamnée à rester spectatrice du bras de fer commercial entre les Etats-Unis et la Chine dont elle risque d’être la victime collatérale.

D’autre part, les intérêts divergents des Etats membres envers l’émergence de la Chine, qui vise une plus grande intégration économique de l’Eurasie, empêchent l’UE de se positionner clairement. Après avoir été très ouverte aux investissements chinois, du fait que les Etats membres voyaient d’un bon œil les investissements étrangers pour atténuer la stagnation économique faisant suite à la crise de 2008, l’UE est de plus en plus préoccupée par les acquisitions chinoises d’entreprises stratégiques en matière d’innovation technologique. Toutefois, une divergence existe entre les Etats membres qui ont conservé des champions nationaux – comme l’Allemagne et la France – et ceux qui n’en disposent plus et se sont faits à la présence de firmes étrangères dans les secteurs stratégiques – comme la Belgique, l’Irlande, le Portugal ou la Finlande. En outre, l’UE est divisée par l’initiative « 16+1 » lancée en 2012 en vue de renforcer les liens économiques entre la Chine et seize pays d’Europe centrale et orientale – dont onze Etats membres de l’UE.

Le plus grave est sans doute que l’UE est à la traîne dans la compétition que se livrent les géants du tech américains et chinois pour exercer le leadership technologique et dominer l’économie digitale du 21e siècle [4]. Quasi tous les géants du numérique en Europe sont des entreprises américaines, du fait que l’UE n’a pas développé une stratégie de développement technologique comme l’a fait la Chine avec sa stratégie « Made in China 2025 ». Comme le souligne Nicolas Colin : « Contrairement à la Chine, qui a su concilier protectionnisme vis-à-vis de l’extérieur et bienveillance réglementaire sur son marché intérieur, l’Europe semble forcée de jouer un jeu où la victoire est impossible : soit elle durcit la régulation et empêche l’émergence de champions européens ; soit elle lâche la bride et contribue à consolider la position déjà dominante des entreprises américaines » [5].

Compter sur ses propres forces
La crise de la coopération multilatérale qui résulte du basculement du monde n’est pas seulement dangereuse pour la stabilité mondiale, mais elle remet également en cause les fondements mêmes de la construction européenne, qui représente à ce jour le modèle d’intégration supranationale le plus avancé dans le monde [6]. Les divisions d’une Europe vieillissante pourraient se révéler fatales, tant la montée du national-populisme et de l’euroscepticisme menace l’UE de paralysie, voire de désintégration. Face au repli des Etats-Unis et à l’expansionnisme chinois, la survie de l’UE en tant que puissance mondiale dépend de sa capacité à enrayer ses divisions internes et à adopter une stratégie cohérente pour tirer profit du basculement du monde. Cela implique notamment d’abandonner le suivisme traditionnel envers les Etats-Unis, de s’impliquer dans la construction d’un nouveau système multilatéral centré sur l’Eurasie et de définir une stratégie commune pour opérer les transitions énergétique et numérique.

[1P. Artus, « La divergence des niveaux de revenu entre les pays de la zone euro a les conséquences attendues : l’euroscepticisme et le populisme dans les pays à revenu relatif faible, le rejet du fédéralisme dans les pays à revenu relatif élevé », Natixis, 30 mai 2018.

[2B. Chellaney, « The World According to Trump and Xi », Project Syndicate, 22 mai 2018.

[3J.-F. Bayart, « Trump et l’Iran : le grand plongeon dans le vide », Mediapart, 14 mai 2018.

[4A. Zacharie, « USA-Chine : le choc des puissances », Imagine Demain Le Monde, mai-juin 2018.

[5N. Colin, « Peut-on réguler le numérique ? », L’Economie Politique, n°77, janvier 2018.

[6M. Telò, Relations internationales : une perspective européenne, Editions de l’ULB, 2010.

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