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Prendre le temps


Positions
par François Brabant, journaliste à Imagine Demain le monde

Eloge des inadaptés

La nostalgie, ça vous fauche sans prévenir. Il suffit d’un rien. Un dimanche après-midi, on regarde à la télévision un reportage sur un groupe de rap qui a bercé votre adolescence, « NTM, la jeunesse dans les yeux », et voilà qu’on retrouve les saveurs, les expressions et les colères d’une décennie, les années 1990. Avec le recul, on reste pétrifié de voir comment les deux rappeurs de Saint-Denis sont entrés en résonance totale avec une génération. Il y avait Kool Shen, Joey Starr, l’un fils d’immigrés portugais, l’autre d’origine martiniquaise, mais à l’époque on se fichait assez des identités, désormais si envahissantes.

La nostalgie ? Elle vient de cette fureur spontanée qui déboulait en trombes, de cette complète absence de calcul que manifestait NTM. Dans le reportage, Joey Starr prononce une phrase éloquente : « J’ai l’impression que ce qui motive les choix de Patrick Bruel et des autres chanteurs français, ce n’est pas d’abord leurs envies musicales, leurs convictions, mais le besoin de planifier une carrière. » NTM ne planifiait rien. Son style était hors-format, inadapté aux prescrits de l’industrie musicale. Les rappeurs d’aujourd’hui (Damso et PNL en tête) n’ont certes pas moins de talent, juste une autre façon d’être.

Production léchée, image étudiée, provocations bien dosées : ils administrent leur carrière à la façon d’une start-up. Bref, ils sont adaptés. C’est la différence essentielle entre NTM année 1993 et Damso année 2018. D’où la nostalgie – ou la saudade, comme disent les Portugais.

La saudade, c’est la mélancolie, le vague-à-l’âme, le tiraillement au cœur mêlé d’espoir. On ne peut l’éprouver sans penser à l’écrivain portugais Fernando Pessoa, figure mélancolique, inadaptée bien sûr, auteur du célèbre Livre de l’intranquilité. On ouvre le livre. On lit. « Ah ! quelle erreur crasse, quelle erreur douloureuse que cette distinction, établie par les révolutionnaires, entre les bourgeois et le peuple, ou les nobles et le peuple, ou gouvernants et gouvernés ! La distinction réelle se fait entre adaptés et inadaptés : le reste est littérature, et mauvaise littérature. Le mendiant, s’il est adapté, peut être roi demain : mais il aura dès lors perdu sa qualité distinctive de mendiant. Il aura franchi la frontière, et perdu sa nationalité. » Pessoa est mort en 1935 et son Livre de l’intranquilité ne paraîtra que bien des années plus tard, à titre posthume. Mais voilà que son éloge des inadaptés se lit avec une intensité particulière, tant l’époque nous cogne dans la tête cette expression hideuse – s’adapter – présentée comme un impératif inéluctable. Le mot est devenu l’un des plus prononcés par les chefs d’entreprise et les dirigeants politiques, d’Emmanuel Macron à Angela Merkel : s’adapter aux lois du marché, aux nouvelles technologies, au boom démographique, au vieillissement de la population… Comme si la faculté humaine d’accepter certaines évolutions et d’en refuser d’autres n’avait plus lieu d’être.

Honte et orgueil
Il faut s’adapter, peu importe à quoi. Sans répit. Sans relâche.
Aussi pressante qu’un calibre sur la tempe, l’injonction se fait chaque jour plus impérative. Dans son essai La Décennie, l’historien François Cusset en situe l’origine aux années 1980. C’est au cours de cette décennie-là, analyse-t-il, que le changement est devenu une fin en soi, « aussi nécessaire que la mue des organes, aussi peu discutable qu’une catastrophe naturelle ».

« Le changement perd soudain le lien logique, qu’il entretenait, depuis au moins deux cents ans avec la critique, le projet, la volonté, lesquels, bien souvent, vont trouver alors pour dernier refuge la conservation, la volonté de ne pas changer. ‘‘Changer la vie’’, hymne de Rimbaud ou slogan de Mitterrand, n’était même plus nécessaire : la vie cette fois changeait toute seule. » Bref, jusque-là associé politiquement à la gauche, le changement passe à droite. Les années 1980 laissent pour héritage « la conversion du changement révolutionnaire en métamorphose permanente, du désir de rupture en faculté d’adaptation ».

Aujourd’hui, les circuits de nos cerveaux sont saturés de métamorphoses permanentes.
Dans son dernier essai, Le Déchaînement du monde, François Cusset montre comment la violence psychique s’est immiscée au cœur de la société, sous l’effet de la course effrénée à l’adaptation. « Derrière le vernis de respectabilité, la classe moyenne est en train de péter les plombs », déclarait-il récemment au journal Libération. La nouvelle fragilité de la classe moyenne, observe l’historien, « conduit les gens les moins soupçonnables à ne pas se rendre à un rendez-vous clé, à répondre n’importe quoi à une question sérieuse, à commettre une impudeur ou un geste insensé ». A ces réfractaires involontaires, il ne reste alors que la honte – et l’orgueil – de n’avoir su s’adapter.
« J’emporte avec moi la conscience de ma défaite, comme l’étendard d’une victoire », écrivait Pessoa.

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