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Prendre le temps


Positions
par François Brabant, journaliste à Imagine Demain le monde

Coup de torchon

Le silence a duré deux secondes, ce qui en 2018 est une éternité. Le journaliste venait de poser une question au climatologue Jean-Pascale van Ypersele, invité de la matinale de La Première. Une question simple : « Est-ce que nos politiques sont à la hauteur ? » Deux secondes de silence. Une réponse simple : « Pour la plupart, je dirais non. »

En début d’interview, Jean-Pascal van Ypersele s’était laissé aller à une confidence révélatrice d’un symptôme qu’étudieront sans doute, un jour, de futurs chercheurs en psychologie – le blues du climatologue. « Je dis presque la même chose depuis quasiment quarante ans. Et c’est vrai que c’est lassant de voir à quel point, malgré ces répétitions, pas seulement les miennes mais aussi celles de mes collègues, on est si peu écouté. Le niveau d’action est toujours extraordinairement faible par rapport à l’importance de l’enjeu. »

La question climatique invitée à une heure de grande audience. Il fallait bien une situation exceptionnelle pour autoriser cet événement insolite. Pour comprendre, un coup d’œil au thermomètre suffisait : 22 degrés à l’ombre, à 8 heures du matin. L’été 2018 aura été celui d’une canicule extrême qui a transformé l’Europe en un gigantesque four à ciel ouvert.

On sera sincère. On aime aussi quand ça tape. Quand la chaleur vous abat, quand elle vous pourchasse, quand elle vous harasse, quand on ne peut fuir, quand le mercure bouillonne, quand il flotte dans l’air ce lourd piment débilitant, quand chaque geste coûte. On a déjà éprouvé ce plaisir étrange à se sentir rétamé, cuit. Oui, la chaleur a ses saveurs. Parfois, elle prend l’apparence d’une robe légère, celle d’Isabelle Adjani dans L’été meurtrier, ou d’une silhouette accablée, celle de Jean-Pierre Marielle dans Coup de torchon. Mais passées ces réflexions qui ne volent pas haut, il y a des souffrances, de plus en plus nettes. Ces souffrances ont des visages : ceux d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont perdu leur maison, leurs biens, parfois la vie, dans les ravages de feu qui, en juillet, ont laminé la Grèce, l’Espagne, le Portugal. « Du jamais vu », s’est exclamé le Premier ministre grec Alexis Tsipras.
- Est-ce que nos politiques sont à la hauteur ?
Deux secondes de silence.
- Pour la plupart, je dirais non.
On pense à la morgue d’un Vladimir Poutine, se gaussant du fait qu’avec le réchauffement climatique, les Russes « dépenseront moins en manteaux de fourrure ». Mais il ne faut pas traverser l’Oural pour entendre des déclarations présidentielles ou ministérielles d’une irresponsabilité confondante. On ne citera pas de noms. Ils sont dans tous les journaux.

Dans le numéro d’Imagine paru en septembre 2017, Cynthia Fleury posait le même diagnostic que Jean-Pascal van Ypersele : celui de responsables politiques qui ne sont pas « au niveau ». « Je crois bien évidemment que la crise écologique pourrait être prise en compte comme un réel agenda s’il y avait plus de courage  », déclarait alors la philosophe, l’une des voix les plus écoutées de l’intelligentsia française. Celle-ci fustigeait « la paresse » et « l’électoralisme » des dirigeants européens. « Leur responsabilité est grande dans la situation d’inertie dans laquelle nous nous trouvons. La combinaison de leur ignorance, de leur cynisme carriériste et de leur faiblesse, est redoutable. »

« Limiter les souffrances »
Les accords de Paris, adoptés en 2015, prévoient de limiter à deux degrés le réchauffement planétaire. Sous ce seuil, on peut encore « limiter les souffrances », estime Jean-Pascal van Ypersele. L’enjeu, cependant, est d’une complexité inouïe, car il impose de jouer sur une multitude de paramètres : transport routier et aérien, production d’électricité, modes de chauffage, logiques industrielles, habitudes alimentaires, système agricole… De plus, aucune solution ne s’avèrera efficace si elle n’est envisagée à l’échelle mondiale. Sur ce dernier point, le philosophe Philippe Van Parijs a amené en 2013, dans une interview au Vif/L’Express, une réflexion inhabituelle, dérangeante : « Pour prendre des décisions à cette échelle-là, il ne faut pas trop compter sur la démocratie représentative, encore moins sur la démocratie directe. »
Quelques lignes plus loin, le professeur de Louvain et d’Oxford précisait sa pensée : « Parmi les innombrables formes de démocratie, il ne faut pas privilégier la plus ’’démocratique’’, mais celle qui conduit aux décisions les plus justes, y compris pour les générations futures. » Tout en se défendant d’émettre « un plaidoyer pour le despotisme », Van Parijs proposait une méthode originale pour prendre des décisions collectives au niveau mondial : créer « des agences ou des commissions chargées d’une mission particulière, par exemple en matière de mobilité ou d’environnement, et composées de gens nommés en fonction de leurs compétences et de leur intégrité ».

La proposition de Philippe Van Parijs reprenait, avec d’autres mots, une idée déjà formulée par Platon dans La République  : pour garantir au mieux l’intérêt général, il faut que les philosophes soient rois, ou que les rois soient philosophes. Cette idée est-elle du goût des militants associatifs, zadistes ou autres, qui sont de plus en plus nombreux à réclamer « plus de démocratie » ? On en doute. Alors ? Du coup de torchon caniculaire au coup de balai populiste, il n’y a qu’un pas… Dépeindre, ainsi que le fait Cynthia Fleury, les dirigeants politiques comme ignorants, cyniques, faibles et carriéristes est peut-être correct sur le plan descriptif, mais cela ne dit rien quant à la manière d’amener ceux-ci à la hauteur du rendez-vous dramatique que nous fixe aujourd’hui la nature. Cette réflexion-là, il importe de l’engager avec urgence, car ses enjeux vont bien au-delà de la stricte politique électorale.

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