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édito


Edito

Une saine colère


Julie Graux

« C’est très simple : ou bien la politique ouvre grand les portes, ou bien celles-ci ne tarderont pas à être enfoncées par des citoyens en colère. Pour l’instant, le calme semble régner, mais c’est le calme avant la tempête, prédisait en 2013 déjà David Van Reybrouck dans son livre Contre les élections, en faisant référence au Printemps des Révolutions de 1850. A l’époque, la grande question, c’était le droit de vote, aujourd’hui, c’est le droit d’expression. Mais au fond, c’est le même combat : c’est le combat pour sortir de la curatelle politique, pour la participation démocratique. Nous devons décoloniser la démocratie. Nous devons démocratiser la démocratie. »

La fin d’année 2018 donne clairement raison à l’historien : l’insurrection des gilets jaunes et la marche historique pour le climat qui a rassemblé 75 000 personnes à Bruxelles sont le signe d’une colère ample et manifeste, elle-même symptôme d’un immense mécontentement, d’une frustration partagée et d’un désaccord profond entre les citoyens et une partie de leurs représentants autour de deux urgences majeures de notre siècle : la fracture sociale et la destruction de notre planète.
En psychologie des émotions, on sait que la colère se manifeste toujours lorsqu’un individu (ou un corps social) se sent agressé, blessé, maltraité, contrarié ou offensé. Parfois, on dit qu’elle est « aveugle », « mauvaise conseillère », porteuse d’une perte de contrôle de soi ou annonciatrice d’une violence plus forte encore, mais aujourd’hui, cette colère nous semble éminemment saine et légitime.

On ne parle pas ici des débordements, des destructions de biens et des agressions de personnes, intolérables, inutiles et contre-productives. On condamnera aussi les dérives racistes, haineuses et homophobes. Comme on admettra volontiers le côté diffus et ambigu de cette rage, tout en prenant soin de ne pas ranger dans la même case le casseur délinquant, le militant radical et le marcheur pacifique.
Non, on vise plutôt cet état affectif qui n’est pas seulement l’expression d’un ras-le-bol passager, mais une profonde remise en cause de notre démocratie représentative désormais « à bout de souffle », comme le rappelle le philosophe et politologue Vincent de Coorebyter. Une colère exprimée par des citoyens pour qui le système actuel « ne fonctionne pas de manière assez rapide, assez lisible et efficace au regard de l’ampleur et de l’urgence des enjeux ». [1]

On nous rétorquera que mettre fin aux inégalités sociales et enrayer le réchauffement planétaire ne pourra se faire en un coup de baguette magique. Qu’on a les élus qu’on mérite, qu’on ne gouverne pas un pays dans la rue, que la politique est toujours une affaire de coalitions, de compromis, de décisions lentes et compliquées à mettre en œuvre, que le véritable pouvoir est ailleurs, entre les mains de l’Europe, des multinationales, du FMI ou d’autres instances supranationales.

C’est partiellement vrai. Car derrière le mal-être actuel se manifeste toute la « mal-représentation » du peuple, comme la nomme l’historien Pierre Rosanvallon : la conviction profonde de ne pas être écouté, respecté et associé directement à la gestion des affaires qui le concernent au premier chef. Le pouvoir d’achat baisse, la pauvreté grandit, la planète brûle, et le citoyen est prié d’attendre la prochaine élection pour s’en remettre à des élus de moins en moins représentatifs qui décideront ensuite pour lui.

Une gouvernance du 21e siècle

Ce système n’est plus tenable, il faut le refonder au plus vite. « Décoloniser la démocratie », comme le préconise David Van Reybrouck. Désigner des citoyens par tirage au sort en complément des parlements, créer des assemblées délibératives, inventer une « chambre du futur » garantissant les intérêts de la nature et des générations à venir… Bref, s’engager enfin dans une gouvernance du 21e siècle. Inventive, participative et partagée. En redonnant du pouvoir immédiat et concret aux citoyens. En misant sur l’intelligence collective, la capacité à faire alliance, le sens de l’intérêt général et la créativité. Dans les rangs des gilets jaunes, il y avait de la fronde et de l’obstination. Dans le chef des marcheurs pour le climat, une conscience collective et une énergie mobilisatrice. Dans les deux cas, il y avait un formidable appel à retisser du lien démocratique que nos dirigeants seraient bien inspirés d’entendre.
Car, quand le peuple se sent commandé, bafoué ou ignoré dans ses souffrances et ses attentes légitimes, il se révolte, l’histoire l’a démontré en suffisance. S’il est réellement pris en considération et impliqué, il est capable du meilleur.

[1Le Soir, du 8 décembre.

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