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Prendre le temps


Publié dans notre magazine n°131 - janvier & février 2019

Grand entretien

Jean Malaurie :
« L’intelligence doit être au service d’une morale »

Florence Brochoire

Auteur de trente-et-une missions menées dans le Grand Nord entre 1948 et 1997, Jean Malaurie est l’ami des Inuits, des Tchouktches et de bien d’autres peuples premiers. Un géoanthropologue de terrain qui, du haut de ses 96 ans, secoue l’humanité désormais « au bord d’un désastre existentiel ».

A 96 ans, Jean Malaurie s’est éloigné de son appartement parisien, rempli de souvenirs amassés au fil de ses expéditions polaires, pour élire domicile à Dieppe. Pourquoi cette retraite normande, au quatrième étage d’une résidence moderne érigée sur le front de mer ? « Pour ça ! » s’exclame le vieil homme, debout sur la terrasse de son appartement, en désignant d’un geste théâtral la plage de galets, la jetée, le ferry en partance pour l’Angleterre, l’immensité des flots qu’agite une météo maussade. « Il y a ici, la nuit, des nuages d’un noir unique. » L’explorateur de l’Arctique passe une grande part de ses journées à dessiner à la craie. Dans un coin du salon, un chevalet soutient la toile en cours. D’autres pastels sont entreposés à même le sol. L’essentiel de sa bibliothèque est demeuré à Paris. Deux étagères exposent néanmoins l’intégralité des volumes parus dans la collection Terre Humaine, fondée par Malaurie en 1954. Blottis les uns contre les autres, les noms de Claude Levi-Strauss, Emile Zola, René Dumont, Jacques Lacarrière et tant d’autres exhalent une certaine idée de l’humanité, tandis qu’au-dehors, le roulis des vagues diffuse un bruit sourd en continu. La mer, ce jour-là, prend des teintes vert-de-gris. Le ciel est obstrué de nuages sombres, que perce par moments une lumière orangée.

« On boit un petit verre ? » Sur une table ronde, juste à côté de la fenêtre, l’hôte a disposé à l’avance une bouteille de rhum. On s’exécute. D’où lui vient cette force qui le rend si tonique, malgré l’écoulement du temps ? En attendant ses Mémoires, en cours d’écriture, Jean Malaurie vient de publier un recueil de textes dont le titre sonne comme le programme d’une vie : Oser, résister. Rien pourtant ne le prédestinait à emprunter les chemins de l’insoumission. Né en 1922, il a grandi dans une famille bourgeoise établie à Mayence. La ville était alors le quartier général des armées françaises en Rhénanie occupée. De cette enfance allemande, il garde le goût de Goethe et Wagner, une affection nostalgique pour les légendes médiévales des Nibelungen.

C’est la guerre qui le fera dévier d’un destin conforme et ordonné. Quand le conflit s’achève en 1945, Malaurie est un homme nouveau. La Résistance a allumé en lui une flamme qui ne s’éteindra plus. Une carrière universitaire l’attend, mais le jeune géographe la conçoit à sa manière, peu académique. Il se spécialise en géologie et se déclare volontaire pour les missions les plus lointaines. « J’ai travaillé sur d’immenses éboulis que personne n’avait jamais étudiés, dans le nord du Groenland. J’ai appris que la Terre a ses propres règles. Il y a eu par le passé des moments où la mer a remonté de deux cents mètres. Mais ce genre de bouleversements, c’est banal dans l’histoire ! » Jean Malaurie aime l’Homme ; il aime aussi le remettre à sa place.

Depuis 1957, il est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris. Dans ce lieu vénérable où ont enseigné les plus grands noms de l’intelligentsia française (Braudel, Bourdieu, Barthes, Derrida…), l’approche de Malaurie détonne parfois. Fin des années 1970, alors que ce dernier dirige en Sibérie une mission franco-russe de quinze chercheurs, il recourt à des méthodes singulières pour dissiper les tensions naissantes au sein de l’équipe. « Nous étions sur les bords du détroit de Béring. Je prends un chercheur, je lui dis : toi, tu ramasses du bois de dérive et tu prépares un feu ! Après, j’en prends un autre : toi, souviens-toi de quinze vers de Pouchkine ! De là, on se rassemble autour du tas de bois, on met le feu, et notre ami commence à réciter du Pouchkine, et puis on chante des chants russes, presque religieux. Tous mes camarades pleurent, parce qu’il y a une dimension spirituelle, une vibration dostoïevskienne. »

Jean Malaurie, c’est une pensée qui zigzague et désarçonne. Se définissant volontiers comme géoanthropologue, l’homme a appris au contact de ses amis inuits la puissance de l’imprévu, de l’invisible, et même du surnaturel. « Dans les universités, quand je parle de l’animisme, ce n’est pas très bien compris, mais si on ne croit pas dans l’invisible, alors on ne peut pas comprendre Rimbaud, on ne peut pas comprendre Turner ! » En signe de reconnaissance, un groupe inuit lui a offert un crâne d’ours. Celuici se trouve toujours à côté de son lit, à Paris. « Il me parle dans les moments difficiles. » Voici quinze ans, Malaurie a survécu de justesse à un infarctus. « Dans ce lit, j’ai connu (...)

=> Lire l’intégralité de ce grand entretien (8 pages) dans notre magazine.

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