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Prendre le temps


Publié dans notre magazine n°131 - janvier & février 2019

Positions
par François Brabant, journaliste à Imagine Demain le monde

Les architectes
du désordre


NightFlightToVenus

Entre nous, on l’appelait « big moustache  ». Professeur d’histoire attitré pour les classes de rhéto, monsieur Mortehan (sait-on jamais qu’il nous lise) se distinguait autant par une moustache guidon digne des premiers vainqueurs du Tour de France que par un sens pédagogique aiguisé. Le fascisme, le socialisme, le nazisme, le libéralisme, l’anarchisme, le communisme… Sous sa moulinette, toutes les convulsions idéologiques du 20e siècle apparaissaient soudain limpides.

Il nous avait appris que les observateurs de la chose politique classent les discours, les faits, les gestes, les idées presque systématiquement sur un axe allant de la gauche à la droite. Pour illustrer son propos, « big moustache  » se référait à une image classique des journaux télévisés. Des manifestants caillassent les policiers. Les forces de l’ordre répliquent par des gaz lacrymogènes et des coups de matraque. « Une personne de gauche aura tendance à voir les policiers qui matraquent  ; une personne de droite s’offusquera plutôt des dégâts causés par les manifestants », résumait monsieur Mortehan. Schématique, certes, mais correct dans 99 % des cas.

Bref, la droite, c’est l’ordre, l’autorité, la patrie. La gauche, c’est la révolution, les barricades, les pavés lancés contre les CRS-SS. Voilà pour la mythologie figée, dans laquelle se complaisent généralement les deux camps. Une mythologie que conteste Iñigo Errejón, l’un des plus stimulants intellectuels européens du moment : professeur de sciences politiques à l’université Computense de Madrid, il est aussi l’un des fondateurs du parti espagnol Podemos. Pour Errejón, la mondialisation néolibérale a chamboulé la cartographie politique, au point que c’est désormais la droite au pouvoir qui est source de désordre : inégalités de plus en plus criantes, crises migratoires, absence de réponse sérieuse au réchauffement climatique… Iñigo Errejón invite les mouvements citoyens à se réapproprier la notion d’ordre, afin de mettre les partis traditionnels dans les cordes, en les plaçant face à leurs propres contradictions.

Nous réfléchissions à ce retournement conceptuel en marchant un dimanche, la nuit tombée, le long d’une avenue namuroise (géolocalisation autorisée). La circulation y est en théorie limitée à 50 km/h. Néanmoins, quiconque y passe une dizaine de minutes ne compte plus les voitures qui y roulent à plus de 70 km/h. Cela dans un quartier très urbanisé, où vivent des familles, des étudiants, des personnes âgées. Des amis basques en visite en Belgique n’en avaient pas cru leurs yeux. « Installez un radar et demandez 10 euros par infraction, vous serez millionnaires en un mois », avaient-ils conseillé. La boutade cachait une vérité flagrante. Comment qualifier un bourgmestre incapable de faire respecter la loi ? Comment qualifier des autorités qui laissent impunis une poignée de chauffards outlaws plutôt que de veiller à la tranquillité des enfants et des vieillards ? Comment ? Comme des fauteurs de troubles, des complices du désordre.

Cet hiver, le surgissement des gilets jaunes sur la scène publique, et souvent sur la voie publique, a donné farine au même moulin. Si l’on en juge par certaines scènes insensées qu’on a pu observer en plein Paris, en plein Bruxelles, les gouvernants n’arrivent manifestement plus à maintenir l’ordre. On peut en outre se demander si, par leur arrogance (Emmanuel Macron stigmatisant « ceux qui ne sont rien »), par leur mutisme (Charles Michel ne disant rien, pendant des mois, de l’urgence climatique), ces gouvernants n’attisent pas eux-mêmes le désordre.

La dislocation sociale
Il serait fastidieux de dresser la liste des mesures prises par les gouvernements successifs qui, depuis deux ou trois législatures, ont accéléré la dislocation sociale : recul de l’âge de la pension à 67 ans, blocage des salaires, fermeture de gares et de bureaux de poste… On n’en épinglera qu’une seule. Un détail, en apparence. En Belgique, un emploi est considéré comme « convenable » dès lors qu’il n’occasionne pas plus de quatre heures de déplacement quotidien : au-delà, un chômeur est en droit de refuser un emploi qui lui serait proposé. Toutefois, la règle ne vaut pas si la distance domicile-travail est inférieure à un certain kilométrage. Jusqu’en 2011, celui- ci était de 25 kilomètres. Il est à présent de 60 kilomètres, suite à une réforme introduite sous le gouvernement Di Rupo.

Peu importe donc que le travailleur, levé bien avant l’aube, revenu dans son foyer bien après le crépuscule, passe presque autant de temps dans les trains et les bus qu’à son poste de travail. Si la distance qui le sépare de son job est inférieure à 60 kilomètres, le job en question sera supposé convenable. La suite est facile à anticiper. Le travailleur s’empresse d’acheter une voiture, avec pour effet d’amplifier les embouteillages et d’aggraver le bilan carbone de son pays. Il rogne son temps de sommeil, ce qui lui ôte plusieurs mois, voire plusieurs années d’espérance de vie. Il voit de moins en moins ses enfants. Il se désintéresse des tâches ménagères. Et ainsi de suite. Alors ? Qui sont-ils, ces gouvernants qui encouragent la pollution, qui privent les enfants de leurs parents, qui brisent des couples et pourrissent la santé de leurs citoyens… Qui sont-ils ? En un mot : le désordre.

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