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édito


Publié dans notre magazine n°132- mars & avril 2019

Les farfelus
et leurs héritiers


Julie Graux

« Si nous ne parvenons pas à réduire les émissions de gaz carbonique, la dégradation des climats risque d’atteindre le point de non-retour à partir duquel on ne serait plus sûr de pouvoir rétablir un ordre climatique viable. » René Dumont, 1973, dans L’Utopie ou la mort !. « L’écologie, c’est comme le suffrage universel et le repos du dimanche, dans un premier temps, tous les bourgeois et tous les partisans de l’ordre vous disent que vous voulez leur ruine, le triomphe de l’anarchie et de l’obscurantisme. Puis, dans un deuxième temps, quand la force des choses et la pression populaire deviennent irrésistibles, on vous accorde ce qu’on vous refusait hier et, fondamentalement rien ne change. » André Gorz, 1974, dans Le Sauvage.

« Aujourd’hui, nous pouvons peut-être espérer survivre tout en conservant notre précieuse diversité, à condition de susciter une loyauté fondamentale à l’égard de notre planète la Terre, cette planète unique, si belle et si vulnérable.  » René Dubos et Barbara Ward, 1972, dans Nous n’avons qu’une Terre.

Il y a plus de quarante ans, ils avaient tout vu, tout dit, tout anticipé et déjà alerté d’un danger imminent. Quatre pionniers, un agronome, un philosophe, un biologiste et une économiste, parmi tous les autres écologistes de la première heure : ces penseurs farfelus, ces songe-creux, ces scientifiques visionnaires, que l’on n’a pas voulu croire, écouter ou prendre en compte.

Pour ne pas bousculer l’ordre (financier) établi, enrayer la longue marche du progrès, briser le sacro-saint mythe de la croissance.

Parce que c’était des oiseaux de mauvais augure.
Parce que leurs théories semblaient tellement inattendues, renversantes, non conformes à la pensée dominante.
Parce que, parce que, parce que…

« Pas de nature, pas de futur »
Quarante ans pendant lesquels l’homme, par ses activités capitalistes, anthropocentristes et prédatrices, a affecté de manière exponentielle et irrémédiable, le climat, la biodiversité et les ressources naturelles. Sans se préoccuper, ou si peu, de ces nombreuses prévisions alarmistes qui, au fil de l’histoire, se sont non seulement avérées exactes, mais se sont gravement amplifiées. Plongeant désormais l’humanité tout entière vers la catastrophe annoncée.

Quarante ans, une éternité. Quarante ans perdus.
Aujourd’hui, leurs petits-enfants sont par dizaines de milliers dans la rue aux cris de « Si c’est fondu, c’est foutu », « Arrête de niquer ta mer ! », « Pas de nature, pas de futur ». Tant d’ardeur et de détermination, de clairvoyance et de netteté dans leur combat : leur grève du climat force le respect.

Les efforts entrepris pour limiter l’impact du réchauffement planétaire sont largement insuffisants ? L’avenir de la planète, leur avenir, est gravement menacé ? Ils le dénoncent, le plus simplement du monde. En bousculant tout sur leur passage : les règlements scolaires, la conjoncture, les stratégies et les agendas politiques. Et en donnant à leurs aînés une sacrée leçon de vie et de pragmatisme.
Grâce à leur mouvement, le climat s’invite partout : sur les réseaux sociaux, aux repas de famille, dans les écoles, au parlement. Pas un jour ne se passe sans qu’une initiative nouvelle ne voit le jour pour collecter les bonnes idées climatiques, forcer les décideurs et les entreprises à limiter l’empreinte carbone, soutenir les scientifiques, voter l’adoption de législations contraignantes…

Pendant ce temps, au balcon, on voit resurgir les climatosceptiques, les semeurs de doute, les conservateurs de tous poils, qui tentent de minimiser, ridiculiser, culpabiliser, voire museler cette jeunesse lancée dans un combat pourtant avant-gardiste. En cherchant les failles d’un mouvement juvénile. En pointant du doigt les prétendues contradictions d’étudiants-brosseurs opportunistes ; éco-engagés, mais consuméristes ; vaguement critiques, mais discordants, etc. « Que savons-nous de cette expérience qui est la leur : grandir dans un monde mourant ? » dénonçait récemment un collectif d’enseignants avec beaucoup d’à-propos [1].

Nous n’en savons rien, en effet. Il nous faut donc rester humbles. Ecouter leurs peurs, leurs espoirs et leur puissant désir de construire un nouveau monde, plus soutenable, plus vert, plus égalitaire. Car ce que nous dit la jeunesse de l’état désastreux de la planète relève tout simplement de la vérité. Et comme l’écrivait le philosophe allemand Arthur Schopenhauer : « Toute vérité franchit trois étapes. D’abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant été une évidence. »

Il y a quarante ans, on a ignoré les pionniers de l’écologie. On voit où cela nous a menés. Cette fois, on n’a plus le choix : il faut se saisir de la vérité de leurs héritiers pour sauver l’humanité.

Hugues Dorzée

[1Le Soir, du 6 février 2019.

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