article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3

Apprendre


GEO-STRATÉGO
La chronique d’Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11.

La baisse de la part
des salaires

La mondialisation néolibérale s’est accompagnée de la déformation du partage des revenus au détriment des salaires. Cette baisse de la part des salaires a des conséquences économiques et sociales négatives. C’est pourquoi le rééquilibrage du partage des revenus au profit des salaires devrait être une priorité pour les gouvernements.


Julie Graux

Depuis la fin des années 1970, on constate une baisse de la part des salaires dans la richesse produite. Malgré des variations entre les pays, il s’agit d’un phénomène généralisé. En moyenne des pays de l’OCDE, la baisse de la part des salaires dans le revenu a atteint près de 10% depuis la fin des années 1970. Une étude récente couvrant dix-huit pays riches estime ainsi que la part du travail dans le revenu national a baissé en moyenne de 72 % à 63 % entre 1975 et 2014 [1]. Or cette déformation du partage du revenu au détriment des salaires a des conséquences économiques et sociales particulièrement négatives.

La déconnexion entre les salaires
et la productivité
Après la Deuxième Guerre, l’économie mondiale a enregistré des performances économiques et sociales exceptionnelles. On qualifia cette période de « Trente Glorieuses » en Europe et d’« Age d’or » aux Etats-Unis. Le développement spectaculaire de ces économies reposa sur le régime fordiste, c’est-à-dire un mode de développement fondé sur d’importants gains de productivité redistribués aux salariés. Dans un tel contexte, les profits des entreprises allaient de pair avec les salaires élevés, dont l’augmentation était encore plus rapide que la productivité. La concertation entre patrons et syndicats encadrée par l’Etat garantissait ainsi le partage équitable des gains de productivité entre les profits et les salaires.

La crise des années 1970 déboucha ensuite sur le tournant néolibéral des années 1980, qui mit un terme au régime fordiste. Il n’était désormais plus question de considérer les salaires comme un facteur de dynamisme économique et de progrès social. Au contraire, des salaires trop élevés étaient présentés comme des « charges » à réduire pour garantir la compétitivité des entreprises. Il en découla une déconnexion entre l’évolution des salaires et de la productivité : non seulement la productivité devint beaucoup plus faible que durant les Trente Glorieuses, mais la croissance des salaires fut en outre encore nettement plus limitée. Il en découla une baisse de la part des salaires, tandis que les profits des firmes transnationales ne cessaient d’augmenter.

L’impact de la financiarisation
L’impact de la financiarisation Les causes de la déformation du partage des revenus au détriment des salaires font débat. Selon la thèse néolibérale, elle s’explique essentiellement par le progrès technique, qui incite les entreprises à investir davantage dans les machines permettant d’automatiser la production, plutôt que dans les salaires des travailleurs. C’est ce que les économistes appellent l’intensité capitalistique : plus elle augmente, plus la part des salaires a tendance à diminuer. Le fait que le prix de l’investissement dans les machines ait eu tendance à baisser au cours des quarante dernières années semble renforcer ce scénario [2].

Toutefois, cette explication bute sur plusieurs contradictions. Premièrement, l’intensité capitalistique n’a en réalité guère évolué depuis les années 1990 : en moyenne des pays de l’OCDE, elle n’a que légèrement augmenté en volume et a même baissé en valeur [3]. En outre, bien que la baisse de la part des salaires soit un phénomène généralisé dans les pays développés, on constate des variations d’un pays ou d’une période à l’autre. Or le progrès technique a concerné l’ensemble des pays et des périodes [4]. Il ne peut donc expliquer qu’une part marginale de la baisse des salaires.

Une autre explication plus convaincante est celle de la financiarisation. Depuis les années 1980, les firmes transnationales sont en majorité contrôlées par des sociétés financières privées – principalement des « investisseurs institutionnels » comme les fonds de pension, les compagnies d’assurances et les fonds d’investissement. Ces investisseurs sont devenus les actionnaires majoritaires des firmes après avoir acheté suffisamment de leurs actions en Bourse. En 2015, ils détenaient 84% des actions aux Etats-Unis et 60% en Europe [5]. Ils ont dès lors acquis un pouvoir suffisant pour exiger des rendements financiers excessivement élevés aux firmes qu’ils contrôlent.

Par conséquent, la priorité des dirigeants des firmes transnationales a consisté à garantir un rendement suffisamment élevé à leurs actionnaires. Il en a découlé une augmentation de la part des profits et de la rémunération des actionnaires, au détriment de la part des salaires. Antoine Vatan souligne ainsi que les pays où le poids des investisseurs institutionnels est le plus important sont aussi ceux qui ont enregistré les hausses de profits les plus fortes [6]. Patrick Artus souligne également le rôle décisif que joue l’exigence de rendements financiers excessivement élevés dans la déformation du partage des revenus au détriment des salaires [7]. Plusieurs études empiriques démontrent aussi le rôle de la financiarisation de l’économie dans la baisse de la part des salaires [8]. Selon ces études, la libéralisation financière, les rendements financiers élevés et la hausse des dividendes contribuent à faire baisser la part des salaires [9]. D’autres études pointent la responsabilité de politiques économiques d’inspiration néolibérale, comme la déréglementation du marché du travail [10] et l’affaiblissement de l’Etat-providence et des syndicats [11].

Un impact économique et social négatif
La baisse de la part des salaires pose une série de problèmes économiques et sociaux. D’une part, elle a pour effet d’accentuer les inégalités sociales. En effet, le capital étant encore plus inégalement réparti que les salaires, ce sont les plus riches qui bénéficient de l’augmentation de la rémunération du capital. D’autre part, la baisse de la part des salaires a pour effet de réduire la demande, et donc de peser négativement sur l’économie.

En outre, on constate que les profits en hausse ne sont pas suffisamment investis dans l’économie réelle [12]. Au contraire, les profits élevés s’accompagnent d’une pénurie d’investissements productifs et d’emplois. C’est pourquoi Michel Husson décrit cette configuration comme « un considérable transfert des salariés vers les “rentiers” qui ont pu capter les gains de productivité au détriment du pouvoir d’achat des salariés et de l’emploi  » [13]. Autrement dit, si la financiarisation de l’économie a permis une augmentation importante des profits, son bilan économique et social est négatif, car elle a eu pour effet de réduire la part des salaires, d’augmenter les inégalités, d’affaiblir la demande et de détourner les profits des investissements productifs et de la création d’emplois.

Par conséquent, la restauration d’un partage plus équitable des revenus au profit des salaires devrait représenter une priorité pour les gouvernements. Des salaires élevés ne sont pas une charge pour l’économie, mais au contraire un puissant facteur de développement. Comme le résume Paul De Grauwe : « Les coûts salariaux élevés d’Europe du Nord et de l’Ouest constituent le signe par excellence d’un niveau de vie élevé. En ce sens, nous devrions les défendre et les protéger, plutôt que de les attaquer comme le font depuis des décennies les organisations patronales. (…) Ces coûts salariaux élevés sont le résultat d’une productivité élevée. Celle-ci génère du pouvoir d’achat, lequel permet d’acquérir de nouveaux biens et services. Un effet, plus important encore, est que le haut niveau de revenu, qui va de pair avec une haute productivité, crée aussi des moyens de développer des équipements collectifs et une sécurité sociale qui constituent un contrepoids indispensable au système de marché  » [14].

Reconnecter l’évolution des salaires aux gains de productivité est le meilleur moyen de garantir une prospérité partagée. D’une part, restaurer des gains de productivité élevés implique d’inciter les entreprises à investir davantage leurs profits dans l’innovation et les secteurs productifs. D’autre part, revaloriser la part des salaires nécessite de limiter les rendements financiers exigés par les actionnaires et, comme l’a notamment proposé Anthony Atkinson [15], de donner plus de pouvoir aux syndicats de salariés et aux associations de consommateurs, en vue de favoriser la concertation sociale menant à l’adoption de salaires minimums et maximums légaux garantissant la cohésion sociale dans chacun des pays.

[1K. Kohler, A. Guschanski et E. Stockhamer, « The impact of financialisation on the wage share : a theoretical clarification and empirical test », Post Keynesian Economics Study Group, Working Paper n° 1802, 2018.

[2L. Karabarbounis et B. Neiman, « Trends in factor shares : Facts and implications », NBER, 2017.

[3P. Artus, « Pourquoi le partage des revenus se déforme-t-il au détriment des salariés depuis 25 ans dans les pays de l’OCDE ? », Flash Economie, 9 novembre 2017.

[4A. Vatan, « La baisse de la part salariale : reflet de la montée en puissance des investisseurs institutionnels ? », La Lettre du CEPII, n°396, février 2019.

[5Loc. cit.

[6A. Vatan, op. cit.

[7P. Artus, op. cit.

[8M. Anota, « Financiarisation et partage du revenu national », 18 février 2018.

[9P. Dünhaupt, « The effect of financialization on labor’s share of income », Cambridge Journal of Economics, vol. 31, 2016 ; K.-H. Lin et D. Tomasovic-Devey, « Financialization and U.S. Income Inequality, 1970-2008 », American Journal of Sociology, vol. 118, 2013.

[10G. Ciminelli, R. Duval et D. Furceri, « Employment Protection Deregulation and Labord Shares in Advanced Economies », IMF Working Paper, Août 2018.

[11E. Stockhamer, « Determinants of the wage share. A panel analysis of advanced economies », British Journal of Industrial Relations, 55, pp. 3-33, 2017.

[12P. Artus, « La déformation du partage des revenus dans les pays de l’OCDE est à la fois un problème social et d’équité et un problème d’efficacité économique », Flash Economie, 12 novembre 2018.

[13M. Husson, « La baisse de la part salariale à la source de la crise », in R. Savage et M. Husson, Salaire et compétitivité. Pour un vrai débat, Couleur Livres, 2013, p. 57.

[14P. De Grauwe, Les limites du marché. L’oscillation entre l’Etat et le capitalisme, Editions De Boeck, 2015, pp. 123-145.

[15A. Atkinson, Inégalités, Seuil, 2016.

article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3
article-numero-niveau-3


Climat :
se mettre à l’œuvre,
maintenant

Après les manifestations massives de ces derniers mois, notamment celles portées par les jeunes (...)

Lire la suite

Encore des élections !

Décembre 2018. Le gouvernement fédéral vacille puis chute. « Quoi ? Encore des élections ?! » (...)

Lire la suite

Esclaves modernes

Chaque année, la justice belge place sous protection une centaine de personnes fuyant une (...)

Lire la suite

La République dominicaine,
une île en transition

En République dominicaine, des associations paysannes aident les femmes à amorcer leur (...)

Lire la suite

La banane, le fruit de la mondialisation

Savoureuse, très nutritive et bon marché, la banane est le fruit le plus consommé au monde. (...)

Lire la suite

La peau de l’ours blanc

cc Valerie A qui aime les paradoxes, notre opaque époque offre quotidiennement son lot (...)

Lire la suite

Les plantes aussi
sont intelligentes

L’intelligence est-elle propre aux animaux ? Pas si sûr… Tournons-nous aussi du (...)

Lire la suite