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édito


Publié dans notre magazine n°134 - juillet & août 2019

Edito

L’illusion verte


Bored Panda

« N’achète-pas Coca-Cola si tu ne nous aides pas à recycler. »
Plus sirupeux que jamais, le géant du soda s’étale depuis des semaines sur
20 m2 pour nous délivrer ce lénifiant message d’intérêt public. De son côté, la multinationale suisse Nestlé lance son Nesquik et ses céréales bio « pour un petit déjeuner fun et gourmand ! ».
Pendant ce temps, en Allemagne, Michael Jost, le CEO de Volkswagen, tente de faire oublier le scandale du Dieselgate en préparant le futur « Zéro CO2 » de son groupe. Pour y parvenir, rien de plus simple, déclare-t-il dans Die Welt : « Il faut raconter une bonne histoire, se transformer en une sorte de Steven Spielberg : un homme avec un bon scénario et une dramaturgie bien huilée. »
Tant de cynisme et de manipulation, on croit rêver.
Coca-Cola, c’est bien connu, se préoccupe de l’état de la planète en… pillant les ressources en eau des pays du Sud et en gavant des générations entières de sucres et de colorants, mais il va nous aider à trier nos canettes, bien l’merci la Company !
Nestlé engagé dans le bio ? Gloire à l’agro-industrie saine et sans produits chimiques de synthèse, futé le lapin poudré chocolaté !
Quant à VW, on dit bravo : après avoir fraudé et trompé des dizaines de milliers d’automobilistes, il va sauver le climat avec « une bonne histoire » à la manière du réalisateur d’E.T. l’extraterrestre !
On appelle ça « l’illusion verte », pour paraphraser le titre du documentaire de Wernet Boote qui dénonce ces industriels qui verdissent leur image en nous vendant des voitures électriques, de huile de palme labellisée bio ou des produits issus du commerce équitable.
« L’éco-blanchiment est un mensonge planétaire organisé pour maintenir le profit de l’industrie en détruisant la Terre », assène le réalisateur autrichien. Et on ne peut pas lui donner tout à fait tort.
À elles seules, cent entreprises seraient responsables de 71 % des émissions globales de gaz à effet de serre à travers le monde. Et sans surprise, il s’agit principalement d’industries pétrolières. Selon l’étude de l’ONG Carbon Disclosure Project qui s’appuie sur des données relevées entre 1988 à 2015, les vingt-cinq premières firmes de ce classement émettent la moitié des émissions globales.
« Le potentiel de nuisance de ces entreprises est considérable à la fois en termes physiques (évoquons les naufrages à répétition de tankers) et financiers (évoquons la capacité de mener des attaques boursières ou de spéculer contre une monnaie, de même que le blanchiment de l’argent du crime et la corruption à grande échelle) », rappellent Olivier Godard et Thierry Hommel, dans Les multinationales, un enjeu stratégique pour l’environnement et le développement durable ?.

La continuation d’un système
Ces destructions aveugles et massives, c’est Michelin qui exploite 3 000 hectares de forêt primaire au Sud du Nigeria et menace l’équilibre de vie de vingt mille personnes pour prélever du caoutchouc et produire des pneus.
C’est GDF-Suez au Brésil impliquée dans le financement de deux méga-barrages sur la rivière Madeira en Amazonie brésilienne. C’est l’empire Total investissant dans des mines à ciel ouvert ou des gisements souterrains au Venezuela, à Madagascar, au Canada… Elles pillent les ressources naturelles, menacent les écosystèmes, violent les droits humains et creusent, chaque jour un peu plus, le fossé grandissant des inégalités.
D’un côté, elles génèrent des bénéfices vertigineux, de l’autre elles appauvrissent les Etats en éludant l’impôt (l’évasion fiscale génère un manque à gagner en recettes fiscales d’environ 125 milliards d’euros par an !), infiltrent les organisations internationales pour influencer les politiques publiques et orientent en leur faveur les traités de libre échange en s’érigeant le droit absolu au business.
« La difficulté, nous explique la philosophe Emilie Hache, c’est que le capitalisme est en mue permanente. Les négationnistes climatiques ont pris le dessus sur les climatosceptiques. Le greenwashing est remplacé par le capitalisme vert. »
Un système économique en trompe-l’œil qui se niche derrière une responsabilité sociale et environnementale de façade : « Le capitalisme vert, c’est la continuation d’un système, note l’essayiste Hervé Kempf [1], une construction et un habillage idéologique pour faire croire que l’on peut évoluer par rapport à l’environnement sans changer les déterminants fondamentaux de nos régulations sociales, de notre système économique et de la répartition des pouvoirs dans cette société »
C’est Coca-Coca qui recycle ses bouteilles, Nestlé qui invente le Nesquik bio et VW qui va nous faire rouler sans carbone. Des appâts artificiels sur fond d’illusions dangereuses.

Hugues Dorzée

[1Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, La Découverte

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