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Apprendre


Publié dans notre magazine n°134 - juillet & août 2019

LE PAYS PETIT
La chronique de Claude Semal, auteur-compositeur, comédien et écrivain

Le pigeon et l’échiquier

Faire de la politique, c’est parfois jouer aux échecs avec un pigeon. Vous maîtrisez toutes les règles du jeu. Vous dormez entre Kasparov et Bobby Fischer. Vous avez étudié les vingt derniers coups des cent dernières parties du championnat du monde. Vous avez de fortes intuitions stratégiques et un vrai savoir-faire tactique. Et puis voilà le pigeon qui débarque sur l’échiquier.
Il renverse toutes les pièces, chie sur la table, et se dandine devant vous en gonflant le cou comme s’il avait gagné la partie.
Et, de fait… vous l’avez perdue !
Ainsi font, souvent, les fachos avec la démocratie.
Sur les vingt-sept scrutins nationaux à scruter, le résultat des récentes élections en Europe est, certes, beaucoup plus contrasté. Mais en Belgique et en France, l’horizon s’est sérieusement bouché.
En Flandre, c’est le score du Vlaams Belang (19,08 %, soit + 12,80 %) qui retient d’abord l’attention. Et cela, alors même que le score de la N-VA, son frère ennemi, est resté relativement élevé (24,83%, soit – 4,23%).
Avec cinquante-huit députés au Parlement Flamand, ces deux partis « indépendantistes » ne sont plus qu’à quatre sièges de la majorité. Un certain état d’esprit.
Or le Vlaams Belang, dans le genre facho au front de taureau brabançon, c’est du lourd. Comme le député VB Guy D’Haeseleer, qui tirait la liste Forza Ninove à Ninove (40 %, merci), et qui a publié une photo d’enfants africains avec cette légende : « Je me suis levé tôt pour faire de la mousse au chocolat maison ». Désopilant, n’est-il pas ?
Aussi drôle que ces supporters de foot qui, dans les stades de Bruges ou de Courtrai, poussent des cris de singe dès qu’un joueur africain met un pied sur le terrain. De braves gens, dont on fait, pendant les guerres, d’excellents gardiens de camps.
Leur jeune ancêtre, le Vlaams Blok, puait tellement l’Oberfeldwebel que l’on inventa à son attention, en 1992, le fameux « cordon sanitaire » pour le tenir à l’écart de toutes les majorités politiques.
Mais le monde et les temps changent.
Il fallait voir Théo Francken, lors de l’émission de VTM sur les élections, répétant extatique à l’annonce des résultats conjoints de la N-VA et du Vlaams Belang : « Ensemble, une majorité ! » … « Ensemble, une majorité ! ». On prend les paris ? DTC, le cordon sanitaire !
Alors, bien sûr, en Flandre, le bon score de Groen (12,37%, + 1,75) et du PTB/PVDA (4,95%, + 2,55). Et surtout, en Wallonie, les cartons d’Ecolo (19,91%, + 8,2) et du PTB (15,59, +9,1) – alors même que le PS, à 26,69 % (-2,6), sauve honorablement les meubles (malgré sa ribambelle d’affaires et de casseroles).
Les optimistes y verront l’ébauche d’une possible majorité « progressiste » au sud du pays. Que personne ne semble pourtant appeler ici de ses voeux, à l’exception notable des syndicats.
Les autres constateront qu’avec une Wallonie de plus en plus à gauche, et une Flandre de plus en plus à droite, la Belgique fédérale semble devenue totalement ingouvernable. Et que le compte à rebours de son implosion a donc probablement déjà commencé.

***

En France, les électeurs ont préféré reconduire le duo mortifère du second tour des présidentielles, en laissant face à face l’extrême- droite (Le Pen, 23,34 %) et l’extrême-libéralisme (Macron, 22,42 %). La gauche et la droite « historiques » sont en miettes.
La désillusion est surtout cruelle pour la France Insoumise, qui n’avait pas ménagé son soutien au mouvement des Gilets Jaunes, et qui ambitionnait de « fédérer le peuple » pour incarner l’alternative face à ce duo infernal. A 6,31 %, elle tombe de haut, loin du score de Mélenchon à la présidentielle (19,58 %), ou même des Insoumis aux législatives de 2017 (11%).
La France Insoumise avait su jusqu’ici concilier une double responsabilité, et dans la recomposition de la gauche (autour de son alliance initiale avec le PCF, des socialistes de gauche et des écolos), et dans le déploiement d’un « populisme de gauche » qui visait à « rassembler le peuple » au-delà, précisément, de ces clivages partisans. Elle ne fait plus, ni l’un, ni l’autre.
Le premier commentaire de Jean-Luc Mélenchon après les européennes aura été de traiter Yannick Jadot de « vert-de- gris », ce qui est particulièrement stupide. Si le tribun inspiré et mobilisateur de la campagne présidentielle de 2017 se transforme désormais en « twitteur » atrabilaire, l’état gazeux de son mouvement, fièrement revendiqué, risque fort de virer au courant d’air.
En France, ce sont les Verts qui, comme en Belgique et en Allemagne, ont émergé comme troisième force. Avec 13,48 %, ils capitalisent ainsi les fruits de la mobilisation de la jeunesse autour du climat.
15 ou 20 %, c’est donc un succès. Mais cela ne fait pas une majorité.
Comment mettre en œuvre une transition écologique avec des partis traditionnels qui, à droite comme à gauche, restent profondément productivistes ?
C’est la prochaine quadrature du cercle à résoudre sur l’échiquier de la politique. En attendant le prochain pigeon.

Photo : cc Mayank Sharma

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