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édito


Publié dans notre magazine n°135 - septembre & octobre 2019

Edito

En état de somnolence

Le 31 juillet, vers midi trente, en plein cœur de l’été, un homme s’est immolé par le feu dans la cour du Palais des Princes-évêques de Liège. Il avait 49 ans et venait d’apprendre qu’il n’obtiendrait sans doute jamais l’asile en Belgique.
La nouvelle a fait l’objet d’un entrefilet dans la presse locale. La porte-parole du parquet a évoqué une personne en « crise » qui voulait protester contre son statut de « victime ».
Une bonne centaine de citoyens lui ont rendu hommage dès le lendemain dans une certaine indifférence générale. Et puis l’été a repris ses droits, entre le mercato de foot, les 50 ans du festival de Woodstock, les négociations gouvernementales qui piétinent et le prix élevé des fruits dû à la sécheresse.
Dal est Guinéen. Il est sans papiers, sans réseau, sans logis, depuis 2007. Son geste extrême, il l’avait prémédité en emportant avec lui un peu d’essence dans un pot de yaourt pour se rendre à la permanence du Bureau d’aide juridique.
A l’heure d’écrire ces lignes, ce père de deux enfants est toujours hospitalisé au service des grands brûlés du CHU, plongé dans un coma artificiel et dans un état incertain.

Accoutumance collective
Derrière ce « fait » qui n’a rien de « divers », c’est toute la brutalité d’une époque qui nous éclate à la figure.
Mais ce qui frappe au-delà de la violence du geste, du signe d’un désespoir absolu, du désintérêt médiatique et de l’absence de réactions politiques – l’un allant bien souvent avec l’autre, hélas ! –, c’est notre terrible accoutumance collective.
L’habitude est un « confort mortel » avait un jour déclaré François Mitterrand. Sur ce point, le président français n’avait pas tort : l’habitude, tout comme l’indifférence et le fatalisme, peut tuer. Un homme, comme une société.
Ces 12 000 migrants morts en Méditerranée depuis 2014 en tentant de rallier l’Europe via la Libye ? Nous les tolérons !
Ces centaines de milliers de civils innocents qui, chaque jour, fuient les conflits armés au Sud, les dictatures en place ou à venir (comme en Guinée), la pauvreté organisée, la répression sanglante ou le climat déréglé ? Ces mêmes pays du Sud dont nos Etats néocoloniaux et les multinationales pillent les ressources et les cerveaux, n’hésitant pas à les polluer sans vergogne et à leur faire peser le poids d’une dette illégitime, nous les supportons !
Ces millions de déplacés, hommes, femmes, enfants, qui errent contre leur gré, réclament une protection, attendent un droit de séjour, espèrent des lendemains meilleurs ? Nous les ignorons !
Bien nés et bien nantis, gavés d’images et de nouvelles qui passent et que nous oublions aussitôt, nous sommes devenus insensibles aux conditions d’existence de ces personnes, à leurs souffrances accumulées, à leur profonde insécurité liée à l’exil.
Dal était sans doute un de ces milliers de sans-papiers, illégaux, invisibles, indifférenciés, que nous côtoyons au quotidien mais que nous ne voyons plus. En s’immolant par le feu, c’est notre conscience endormie qu’il brûle sur son passage.
« Ce qui m’inquiète au-delà de la violence du geste, c’est que ça ne soit pas arrivé plus tôt et plus souvent », nous confiait en aparté un magistrat au lendemain du drame.
Partout en Europe, les politiques d’asile sont de plus en plus restrictives. L’arbitraire et le manque d’humanité règnent en maître. Les migrants sont stigmatisés et criminalisés. Les discours haineux et xénophobes se banalisent. Et les partis liberticides et destructeurs pour nos démocraties, le Vlaams Belang, le FN, la Liga et l’internationale brune et populiste, récoltent les fruits de cette époque vacillante et effrayante.
Pour se rassurer, on se rallie à la « banalité du bien » en paraphrasant la philosophe Hannah Arendt. Avant de s’accrocher au magnifique élan de solidarité des milliers de bénévoles et de professionnels qui hébergent, soutiennent, soignent et encadrent les migrants partout dans le monde  ; aux capitaines courageuses de ces navires de sauvetage qui bravent les lois et les mers ; aux citoyens anonymes qui agissent dans l’ombre de nos quartiers…
On s’accroche, et on se convainc que l’apathie n’est que passagère et minoritaire. Que l’habitude ne nous gagnera pas. Que le geste désespéré de Dal va nous tirer du sommeil et nous ramener à notre indispensable conscience collective.

Hugues Dorzée

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