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édito


Publié dans notre magazine n°137 - janvier-février 2020

Edito
de Hugues Dorzée, rédacteur en chef

Le coq et le 4x4

« Attention village belge, vous pénétrez à vos risques et périls. Ici, nous avons des clochers qui sonnent régulièrement, des coqs qui chantent très tôt, des troupeaux qui vivent à proximité (…) et des agriculteurs qui travaillent pour vous donner à manger. Si vous ne supportez pas ça, vous n’êtes pas au bon endroit. »

Derrière ce panneau installé récemment à l’entrée de sa propriété agricole de Maransart (Lasne) dans le Brabant wallon, on devine l’exaspération de cet agriculteur. Mais son coup de gueule bien légitime met le doigt sur un problème autrement plus large : la délicate cohabitation entre les natifs de la campagne, les professionnels de la terre, et les « rurbains » ou « néoruraux », désignés en wallon comme les « aplovous » (ceux qui sont venus avec la pluie).

Entre ces deux mondes, c’est une longue et complexe histoire d’amour, d’indifférence ou d’hostilité qui a débuté dans les années 1950 sur fond d’urbanisation galopante. Ce phénomène affolant de « land take » (la perte de terrains) ou « urban sprawl » (l’étalement urbain) frappe tout le continent : chaque année, ce sont pas moins de 1 000 km2 de terres agricoles et naturelles qui sont ainsi urbanisées en Europe, soit l’équivalent de la surface de Berlin !

Exode urbain, constructions massives et anarchiques, intensification du trafic automobile, multiplications des « cités dortoirs » et des grandes enseignes commerciales, impact sur les sols et les paysages : les effets de cette politique incontrôlée et si peu durable de l’aménagement du territoire sont hélas bien connus [1]. Dans cette histoire, chacun y trouve plus ou moins son compte : les communes (via des taxes supplémentaires et une hausse de standing), le secteur immobilier (qui vend et spécule), les marchands de voitures (chaque ménage disposant d’au moins un véhicule), les banques (à coup de nouveaux crédits hypothécaires), etc.

En Wallonie, nos décideurs se sont enfin lancés dans une indispensable politique du « stop béton ! ». Bien trop tardivement, bien trop timidement, car le mal est fait et l’urgence climatique et sociale nous impose d’agir vite, efficacement et de manière coordonnée. Toutefois, la vigilance s’impose si l’on en juge avec inquiétude la conquête immobilière acharnée pour grignoter la moindre parcelle verte, l’extension des aéroports de Liège et Charleroi, les nouveaux projets de centres commerciaux… Pendant ce temps, au pied des champs et des clochers, la cohabitation s’organise. Vaille que vaille. Entre les « aplovous » Le coq et le 4x4 venus chercher un peu de calme et de verdure et les habitants « historiques » des villages, les agriculteurs en tête. Lesquels en ont assez d’être accusés de tous les maux : ces tracteurs et ces machines agricoles bruyantes, ce fumier à l’odeur nauséabonde, toute cette boue répandue sur la route après la récolte des betteraves, ces coqs qui chantent au lever du jour… Ah la campagne, quelle vie !, que de désagréments !

Des chartes « du bien vivre »

Pour désamorcer les conflits, les élus locaux multiplient les chartes « du bien vivre » ou « de la ruralité » pour tenter d’organiser le « mieux vivre ensemble ».

Avec, d’un côté, des hommes et des femmes qui cultivent la terre ou élèvent des animaux pour nourrir l’humanité dans des conditions de plus en plus difficiles : pressions du marché, questionnement sur l’évolution du métier, endettement, absence de relève, mise en cause de la production de viande, culpabilité d’utiliser des intrants chimiques… Et de l’autre, ces néo-habitants, récents ou anciens, peu ou très intégrés dans leur village, qui y vivent ou y passent, profitent de la quiétude et de la nature ou pas, s’impliquent activement dans la vie du quartier ou vivent claquemurés dans leur maison quatre façades, se déplacent à pied, en vélo ou sont rivés au volant de leur SUV, multipliant les trajets entre la ville (où ils travaillent, où leurs enfants vont à l’école, où ils se cultivent) et la campagne (où ils résident). Et tout ce petit monde, microcosme d’un monde globalisé, éclaté, interconnecté, doit apprendre plus que jamais à cohabiter. Dans le respect de chacun, de l’histoire locale et des lieux. Sans caricatures ni invectives. Pour défendre, sur un même pied d’égalité, la qualité de vie et l’activité agricole. Et espérer que nos campagnes, bétonnées et défigurées par le temps, demeurent des territoires paisibles et respirables.

[1Lire l’étude Stop béton. Le territoire au service de l’urgence climatique et sociale, Hélène Ancion, IEW, 2019.

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