article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2

Le Forum social mondial à l’aube d’une nouvelle vie

Après six Forums sociaux mondiaux, pour faire face au « fondamentalisme de marché » prêché à Davos, le mouvement « alter » va se chercher une seconde vie. Notamment en se recentrant sur la promotion de « journées d’actions planétaires ».

En janvier 2007, la ville de Nairobi a accueilli la septième édition du Forum social mondial. Ce Forum a de nouveau attiré les foules : 60.000 personnes ont en effet participé à cette première édition intégralement organisée en territoire africain [1]. Ce succès populaire n’a pas empêché certains commentateurs de s’épancher sur l’essoufflement présumé du mouvement « alter », ce qui peut sembler paradoxal au vu de l’évolution récente des relations internationales [2]. Reste que la dynamique des Forums sociaux mondiaux, qui a été suspendue jusqu’en 2009 [3], pose désormais question : comment lui insuffler une seconde vie sans tomber dans la monotonie des « grand-messes » annuelles qu’ont l’habitude de fréquenter les puissants de ce monde ?

Les acquis

Les années 1990 avaient été celles du « rouleau compresseur » de la « pensée unique » néolibérale, dont les tenants se retrouvent chaque année à Davos, en Suisse, pour s’autopersuader de la pertinence du « consensus » ainsi forgé. L’organisation, à partir de 2001, d’un Forum social mondial prônant « un autre monde possible  » a contribué à délégitimer ce mythe de la pensée unique et du « TINA » thatchérien (« There is no alternative », il n’y a pas d’alternative). Le « duel » annuel entre Davos et Porto Alegre a permis de lancer, dans le débat public international, des modes de pensée alternatifs au « fondamentalisme du marché ».

Ce débat n’est pas resté exclusivement sémantique. L’organisation de cinq éditions du Forum social en Amérique latine [4] a débouché sur des alternatives politiques aussi nombreuses (Venezuela, Brésil, Argentine, Uruguay, Bolivie, Equateur, Nicaragua) que variées (entre Lula et Chavez, il y en a pour tous les goûts progressistes, du plus réformiste au plus radical). Des sujets majeurs débattus au Forum social mondial se sont ainsi retrouvés au coeur du débat politique latinoaméricain  : la zone de libre-échange des Amériques, la réforme agraire, les négociations à l’OMC, la gestion de la dette extérieure, le contrôle des ressources naturelles ou l’intégration régionale.

Ce point de convergence annuel des « alters » a également permis la préparation d’actions coordonnées à l’échelle mondiale, selon la maxime « agir localement en pensant globalement », dont la plus belle démonstration a été la première « manifestation planétaire  » planifiée au Forum 2003 et organisée le 15 février 2003 à la veille de l’intervention en Irak. Si elle n’a pas pu empêcher la guerre, cette manifestation intercontinentale, qui a rassemblé 10 millions de personnes sur tous les continents, lui a octroyé un statut dont se serait bien passée l’administration Bush, aujourd’hui embourbée dans ce « nouveau Vietnam » qui décrédibilise chaque jour davantage la thèse unilatéraliste et préventive.

Enfin, d’autres débats centraux des Forums sociaux ont été mis à l’agenda politique international, mais sans débouchés politiques concrets, comme les taxes globales, la réforme de l’architecture financière internationale, les changements climatiques ou la réforme de l’ONU.

Les défis

Malgré ces acquis de taille, la dynamique des Forums sociaux mondiaux fait face à de nombreux défis. D’abord, la répétition annuelle risque de voir tomber le rendez-vous dans la monotonie des « grand-messes » qu’elle est censée dénoncer. Ensuite, son envergure implique des contraintes organisationnelles lourdes, qui appellent à leur tour des sollicitations financières pas toujours dénuées de contradictions [5]. Enfin, la nature des forums l’empêche de définir des alternatives communes aux participants, très diversifiés, ce qui réduit d’autant les débouchés politiques internationaux qu’elle est supposée promouvoir. La dimension d’éducation populaire qu’elle a pu développer lors des premières éditions atteint ici ses limites − plus de 1 000 ateliers en quatre jours ne permettant qu’un « zapping géant ». Certes, une « Assemblée des mouvements sociaux » se réunit chaque année en marge du Forum, mais elle est critiquée pour son manque de représentativité et pour sa propension à se focaliser sur le contenu des déclarations plutôt que sur la définition d’actions d’interpellation concertées.

A cette aune, le Forum social mondial devrait, pour sa « seconde vie », sortir du « gigantisme » et recentrer sa fonction sur la promotion de « journées d’actions planétaires » définies et organisées de manière décentralisée par les grands réseaux thématiques existants. Déjà, le Forum 2007 de Nairobi a organisé une journée finale de « stratégies d’actions planétaires » définies par grands réseaux thématiques (sur la dette, le commerce, etc.). Bien que limitée par sa durée et le nombre de thèmes, cette journée a permis de déboucher sur de futures actions. Les journées d’actions mondiales qui en découleront et l’impact qu’elles auront sur le débat politique international seront un premier test pour la « seconde vie » que se doit d’entamer le Forum social mondial.

Arnaud Zacharie, Directeur de recherche au CNCD-11.11.11

[1L’édition « polycentrique » de 2006 s’étant entre autres posée à Bamako.

[2A. Zacharie et F. Polet, « L’altermondialisation, une course de fond », Le Soir, 30 janvier 2007.

[3L’année 2008 portera sur des journées d’actions mondiales.

[4Quatre à Porto Alegre (2001, 2002, 2003, 2005) et un à Caracas (2006).

[5La firme sud-africaine de téléphonie mobile Celtel ayant par exemple largement financé le Forum social 2007 de Nairobi.

article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2