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Le poker menteur des déséquilibres mondiaux

Les Etats-Unis n’arrivent à boucler leurs fins de mois que grâce aux deux milliards de dollars qu’ils empruntent chaque jour (!) aux pays en développement. Un système qui ne peut tenir à terme. Et dont il faut sortir en douceur et par le haut.

Depuis l’abolition du système de Bretton Woods, en 1971, le système financier international est fondé sur la libéralisation totale des mouvements de capitaux internationaux [1]. La planète financière vit donc dans l’instabilité, rythmée par une centaine de crises. La dernière d’envergure a eu lieu au tournant du millénaire, après que la crise asiatique, déclenchée en Thaïlande en juillet 1997, se fut répercutée de proche en proche jusqu’aux Etats-Unis, au début des années 2000. En réponse, le FMI avait ambitionné de définir une nouvelle architecture financière internationale, mais il a échoué dans cette tâche [2].

Les Etats-Unis dépensent sans compter

Entre-temps, le retournement de la conjoncture internationale − diminution des taux d’intérêt et augmentation des cours des matières premières − a permis aux pays en développement d’accumuler des réserves de change, dont les deux tiers en dollars. Parallèlement, les Etats-Unis ont vu se creuser un double déficit commercial et budgétaire abyssal que seuls les placements des pays émergents sont parvenus à combler. En d’autres termes, les Etats-Unis, qui vivent au-dessus de leurs moyens en investissant plus qu’ils n’épargnent, n’arrivent à boucler leurs fins de mois que grâce aux deux milliards de dollars qu’ils empruntent chaque jour (!) aux pays en développement. Cela signifie que si le système financier international ne s’effondre pas, c’est parce que les flux financiers vont des pays en développement − à commencer par la Chine et les autres pays asiatiques émergents − vers le pays le plus riche du monde, les Etats-Unis.

Le comble, dans cette affaire, est que la plupart de ces placements concernent des bons du Trésor US à court terme qui, s’ils sont très liquides, sont aussi peu rémunérateurs. En outre, la chute du dollar, elle-même alimentée par le déficit commercial US, diminue d’autant la valeur de ces rémunérations. Cela signifie que les pays en développement, dont les besoins pour investir dans les programmes et les infrastructures sociales sont importants, préfèrent placer des montants gigantesques à des taux peu élevés dans l’économie américaine. Ce sont ainsi chaque année plusieurs centaines de milliards de dollars qui sont retirés de l’économie mondiale. Le déficit de demande globale que cela génère est comblé par les Etats-Unis qui, en dépensant plus qu’ils n’épargnent, assurent le rôle de consommateur mondial et maintiennent le système en vie au prix d’un déficit croissant [3]. D’où une double question lancinante qui représente les deux faces d’une même pièce : combien de temps les Etats-Unis pourront-ils continuer à dépenser sans compter et jusqu’à quand les pays émergents continueront-ils de financer ce système à perte ?

Par la barbichette

Dans les deux cas, la réponse est plus complexe qu’il n’y paraît. D’une part, l’importance du déficit commercial structurel des Etats-Unis sur son économie est moindre que pour les autres économies. D’abord parce que le dollar est la monnaie de référence internationale et est donc soutenu par les transactions en dollars opérées dans le monde (fusions et acquisitions, achats de matières premières, etc.). Ensuite parce que le calcul des importations et des exportations ne rend pas compte de l’importance des échanges entre les filiales des firmes transnationales − les échanges intra-branches et intra-firmes qui constituent progressivement la majorité des échanges mondiaux. Or l’économie US en profite largement, du fait des nombreuses firmes transnationales dont la maison mère est étatsunienne [4]. D’autre part, la Chine et les autres pays en développement qui placent une bonne partie de leurs réserves dans l’économie US, s’ils ont intérêt à diversifier leurs portefeuilles et à se désengager progressivement du dollar, doivent le faire avec parcimonie, tout simplement parce qu’une grave crise du dollar signifierait pour eux une perte sèche : une chute subite de 50 % du dollar aboutirait, pour eux, à voir s’envoler en fumée la moitié de la valeur de leurs réserves en dollars. Une crise financière aux Etats-Unis ne ferait donc aucunement l’affaire de ces pays.

En définitive, les deux parties se tiennent par la barbichette. La Chine enregistre un excédent commercial record avec les Etats-Unis mais le système ne tient que parce que les placements chinois comblent le déficit US. Quant aux pays de la zone euro, ils sont doublement perdants : plus le dollar chute, plus la compétitivité de leurs exportations s’amenuise et plus ils exposent leur territoire à une vague d’importations destructrices d’emplois... qu’une crise majeure du dollar ne ferait qu’exacerber. Bref, tout le monde a intérêt à sortir de ce système autodestructeur... mais en douceur !

Evidemment, une telle sortie par le haut n’est pas une fin en soi : le véritable enjeu consiste à construire une nouvelle logique autour d’une vieille idée keynésienne : créer une nouvelle monnaie de réserve autre que le dollar et responsabiliser autant les pays déficitaires que les pays excédentaires pour corriger les déséquilibres [5]. Une logique qui, si elle semble utopique à court terme à l’échelle mondiale, est déjà partiellement à l’œuvre au niveau régional en Asie − avec l’initiative de Chiang-Mai − et en gestation en Amérique latine, avec le lancement d’une banque et d’un fonds monétaire du Sud [6].

Par Arnaud Zacharie, directeur de recherche au CNCD-11 11 11

[1Défini en juillet 1944 par 44 pays alliés, lors de la conférence de Bretton Woods (petite ville des Etats-Unis), ce système consistait à stabiliser les échanges monétaires internationaux par un mécanisme de coopération multilatérale fondé sur un étalon de référence (l’or) au taux fixe de 35 dollars l’once.

[2FMI. La main visible, Arnaud Zacharie et Olivier Malvoisin, Labor, 2003.

[3Un autre monde. Contre le fanatisme du marché, Joseph Stiglitz, Fayard, 2006.

[4Mondialisation. La grande rupture, Charles-Albert Michalet, La Découverte, 2007.

[5John Maynard Keynes, illustre économiste britannique qui négociait au nom de la Grande-Bretagne lors de la conférence de Bretton Woods et qui avait prédit l’autodestruction du système qui en était sorti, proposait de créer le « bancor » comme monnaie de référence internationale liée à aucun pays. Ce qu’avaient refusé les Etats-Unis, attachés au rôle central du dollar pour supplanter la livre sterling comme monnaie de référence. Il proposait également de taxer les excédents pour empêcher les déséquilibres.

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