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Second life

Connaissez-vous Second life ? Un univers virtuel, avec ses villes et ses Linden dollars, fréquenté par quelques millions d’internautes. Pas vraiment un jeu. Plutôt un lieu de découverte et d’échanges.

Second Life, one. Connaissez-vous Second Life ? Un univers virtuel, avec ses villes et ses Linden dollars, fréquenté par quelques centaines de milliers d’internautes. Pas vraiment un jeu. Plutôt un lieu de découverte et d’échanges. Votre double virtuel, baptisé « avatar », à votre ressemblance ou déguisé en Mickey, peut s’y promener, faire construire un igloo ou un ranch, acheter des jeans virtuels, danser le mambo... et même faire l’amour [1] ! Il y a des tas de raisons pour trouver cela, au choix, très amusant ou complètement con. L’autre soir, chez Ruquier, à la télé, les chroniqueurs étaient partagés. Pour ma part, j’ai trouvé très rigolo que des piliers de la « télévision spectacle » attaquent Second Life... au nom de la « vraie vie ». Vous êtes gonflés, les petits loups ! Parce que la « vraie vie », c’est passer cinq heures par jour, écroulés dans un divan, à écouter Ruquier et ses invités causer dans le poste à notre place ? Et d’ailleurs, c’est quoi, la « vraie vie » ? Est-on plus « vivant », silencieux devant sa sixième Jup’ ou sa télé, que dans un bar virtuel, où l’on boit du champagne électronique en bavardant avec ses voisins de comptoir ? C’est ridicule, les fausses bulles ? D’accord. Mais en lisant un livre, activité « noble » que nul animateur télé ne songera à vous reprocher, que fait-on d’autre que partager des émotions, des sensations et des aventures virtuelles avec des personnages virtuels ? Ouh là là, putain !... C’est compliqué, la réalité ! Garçon, vite, un café ! Avec un faux sucre, SVP.

Second Life, two. L’ex-socialiste Eric Besson entrera sans doute dans la légende politique française comme le prototype du traître. Le traître étalon, comme titrait Libé. On ne dira d’ailleurs plus « un traître », mais « un besson ». Secrétaire national aux questions économiques au PS français, il faisait partie de l’équipe de campagne de Ségolène Royal. En février 2007 (retenez bien la date), il publie un argumentaire musclé contre le chef de la droite : Les inquiétantes ruptures de Nicolas Sarkozy. Le programme économique de Sarkozy est assimilé à celui de Bush, Berlusconi et Aznar. « Ses références idéologiques puisent dans le fond doctrinaire des “néo-conservateurs” [...] qui ont conduit George W. Bush à la victoire [2]. » Un mois plus tard, suite à un désaccord sur le chiffrage du programme socialiste, il claque la porte du comité de campagne. Interrogée par la télé, la candidate Royal a la maladresse de le prendre de haut : « Qui connaît Monsieur Besson ? » Ulcéré, ce dernier rédige en un mois un livre qui deviendra un succès de librairie : Qui connaît Madame Royal ? Le 23 avril, il embrasse le candidat Sarkozy au meeting de Lyon et lui apporte son soutien. Un mois plus tard, il est nommé ministre « sans attribution » dans le gouvernement Fillon. Cette trajectoire laisse sans voix. Psychologiquement, c’est une énigme. Politiquement, c’est une baffe dans la gueule de la démocratie. Moralement, c’est un glaviot [3]. Il déshonore celui qui le commet comme celui qui en bénéficie. Un député, comme les joueurs mercenaires des grands clubs de football, pourrait-il changer de maillot, d’équipe et d’idées en quinze jours ? Suffit-il, pour cela, de remplir sa mangeoire et de lui abandonner, à l’ombre d’une tribune, un coin de pelouse où son ego puisse s’ébattre [4] ? Eh ! Besson ? Ta mère en short avec Maradona !

Second Life, three. Au volant de ma Kangoo, à cheval sur la dorsale wallonne, je croise la sortie 14. Tiens, Sombreffe ! Il y a vingt-cinq ans, j’ai postulé, ici, comme animateur au Centre culturel. Ce souvenir m’a fait sourire. Que serait devenue ma « vraie vie » si j’avais été retenu ? Semal à Sombreffe, quel roman ! Mais je n’avais aucune chance. L’animateur était déjà choisi, et ce n’était pas moi. Je n’en savais évidemment rien. Pendant toute la journée, tout le monde a donc joué la comédie. Le Conseil d’administration s’est réuni et a auditionné. Les candidats ont défendu leur projet. La déléguée de la Communauté française a même défendu ma candidature ! Et puis le candidat du bourgmestre a bien sûr été adoubé. J’ai souvent reconnu, depuis, cette comédie sociale où (presque) tout le monde « fait semblant » alors que, argent, pouvoir ou rapport de forces, le centre de décision est ailleurs. Ce jeu de masques me laisse assez désemparé. C’est pourtant une question clé de la politique et de la morale. Comment réussir sa « première » vie quand on n’a pas assez de force pour changer le jeu et pas assez de cynisme pour y participer ?

Pour la route. J’ai résolu la chose à ma façon. Dans ma « vraie vie » de joueur, je serai au festival d’Avignon en juillet avec deux spectacles : Œdipe à la ferme du 6 au 27 juillet à 15 h 45 au Théâtre Gilgamesh (avec Ivan Fox) et Cabaretje à 22 h 30 au Théâtre des Doms (avec Eric Drabs) [5]. A cet été ?

Claude Semal, auteur-compositeur, comédien et écrivain

[1Ne me demandez pas ce que « ça fait », je n’en sais rien. Si j’ai bien compris, il faut d’ailleurs d’abord « s’acheter » un sexe électronique, les « avatars » de base n’ayant, comme les poupées Kent et Barbie, ni zizi ni zézette. Plus sérieusement (?), j’ai récemment présenté un concert en Suisse, à l’Esprit Frappeur, qui a été retransmis en direct sur Second Life, dans une salle virtuelle, sœur jumelle de la « vraie ». C’est encore un peu artisanal, mais on pourra certainement, d’ici peu, suivre confortablement un concert ou une conférence « en direct » sur le Net depuis une boîte de jazz new-yorkaise, un théâtre liégeois ou une université québécoise.

[2Document brut, édité par le PS français, ouvrage collectif dirigé par Eric Besson, 2007. Extrait de l’interview de Besson qui préface le livre.

[3Un crachat.

[4Allez, ne te sens pas visé(e) ! Je ne mets pas dans le même panier ceux qui, en s’en expliquant, vont militer dans un parti voisin parce que leur vision du monde a progressivement évolué. Dans ce cas, on est au moins fidèle à ses idées. Dans l’autre, on trahit son camp en se trahissant soi-même.

[5Renseignements : www.claudesemal.com.

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