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Spéculation financière

L’Europe au balcon ?

Trop fort l’euro ? Quand on analyse la situation de près, on se rend compte que la Banque centrale européenne a bon dos. C’est le dumping fiscal et salarial au sein de l’UE qui enraye le développement économique et social européen.

Les déséquilibres mondiaux alimentent les polémiques politico-économiques [1]. Alors que les gouvernements chinois et américain s’accusent mutuellement depuis de longs mois d’être la cause des déséquilibres financiers internationaux [2], la France accuse la politique de l’« euro fort » menée par la Banque centrale européenne (BCE) d’être responsable de son déficit commercial et de la mollesse de la croissance européenne. Derrière ces bras de fer politiques se cache en fait une réalité plus complexe, mais pas moins préoccupante pour autant.

La guerre des taux d’intérêt

La spéculation financière s’est nourrie, depuis plusieurs mois, de la faiblesse des taux d’intérêt japonais, qui étaient à zéro jusqu’à mi-2006 et qui ne sont toujours qu’à 0,5% aujourd’hui. Comment ? Tout simplement en empruntant en yens pour financer des opérations spéculatives sur les marchés financiers internationaux - par exemple en empruntant en yens pour acheter des actions chinoises, européennes ou américaines [3]. Si cette possibilité d’emprunter à peu de frais a alimenté la fièvre spéculative des fonds d’investissement, elle a aussi eu pour effet de faire pression à la baisse sur le yen (puisque les opérations impliquent des ventes de yens au profit de titres libellés en devises étrangères), et dès lors de rendre plus compétitives les exportations japonaises [4].

Or, dans le même temps, les Etats-Unis, qui assument depuis le début des années 2000 le rôle de « consommateur mondial en dernier ressort », enregistrent à la fois un déficit commercial record et un essoufflement des capacités d’endettement des ménages. Après avoir diminué son taux d’intérêt directeur jusqu’à 1% en 2003-2004 pour sortir de la récession provoquée par la crise boursière du début des années 2000, la Réserve fédérale américaine l’a ensuite relevé jusqu’à 5,25% entre 2004 et 2006 afin d’empêcher que le déficit commercial ne déclenche une crise du dollar.

Mais alors que la consommation à crédit des ménages américains a jusqu’ici soutenu la croissance, son essoufflement révélé en 2007 par la crise des prêts à risque (subprime) laisse présager une baisse à terme du taux d’intérêt US, le gouvernement devant en effet relancer la croissance et s’assurer que l’endettement des ménages ne lui éclate à la figure. La baisse des taux d’intérêt US rendant le dollar moins attractif, ce dernier ne pourra que diminuer de plus belle, ce qui ne sera d’ailleurs pas pour déplaire au gouvernement américain avide d’augmenter ses exportations pour redresser son déficit commercial.

Enfin, le gouvernement chinois, qui contrôle étroitement les flux de capitaux et son taux de change, vise au grand dam de Washington à maintenir le taux du yuan dans le sillage du dollar (le yuan n’a augmenté que de 6% par rapport au dollar entre mi-2005 et mi-2007). La Chine veut, par ce biais, entretenir la compétitivité de ses exportations, véritable moteur de la croissance de cet « atelier du monde ».

L’euro, dindon de la farce ?

Tous les regards se tournent ainsi vers l’Europe, où le risque est grand de voir l’euro condamné à assumer la charge de l’ajustement des déséquilibres mondiaux. Les autres puissances monétaires étant déterminées à jouer le jeu d’une monnaie faible, les investisseurs vont placer leurs capitaux en Europe et provoquer une pression à la hausse sur l’euro, déjà à l’oeuvre depuis plusieurs mois [5]. A ce rythme, le président Sarkozy n’a pas fini de fustiger l’« euro fort » et l’indifférence de la Banque centrale européenne (BCE), indépendante et ayant pour seul objectif le contrôle de l’inflation.

Les choses sont cependant autrement plus complexes. D’une part, plus de 70% des importations des vingt-cinq pays de l’Union européenne proviennent de... l’Europe des vingt-cinq. Or la livre sterling et les monnaies des pays de l’Est ont également augmenté (même plus vite que l’euro). Le taux de change avec le dollar et les monnaies asiatiques ne joue donc que minoritairement et si on calcule l’évolution du taux de change « effectif » de l’euro (c’est-à-dire par rapport aux monnaies des principaux partenaires commerciaux), l’appréciation de l’euro n’a été que de 5% depuis sa création en 1999.

Reste, comme on l’a vu, que le pire est sans doute à venir. Or si la coordination des banques centrales des principales puissances monétaires est une nécessité, celle des pays de la zone euro n’est pas moins nécessaire, d’autant que les traités stipulent clairement que les orientations des politiques de change doivent être insufflées par le conseil Ecofin (les ministres des Finances de l’UE) et que la BCE doit les mettre en oeuvre. Plus encore, c’est le dumping fiscal et salarial au sein de l’UE qui enraye le développement économique et social européen. En définitive, la BCE a bon dos et c’est davantage la création d’un véritable gouvernement économique européen, plutôt que l’actuel Eurogroupe informel, qui représente l’enjeu majeur de la construction européenne [6].

Par Arnaud Zacharie, directeur de recherche au CNCD-11 11 11

[1Lire la chronique d’Imagine demain le monde de juillet-août 2007 (« Le poker menteur des déséquilibres mondiaux »).

[2Lire la chronique d’Imagine demain le monde de mars-avril 2005, p.29 (« La nouvelle guerre des monnaies »).

[3C’est ainsi l’équivalent de 220 milliards de dollars que les investisseurs étrangers ont emprunté en yens entre février 2005 et février 2007, auxquels il faut ajouter l’équivalent de 240 milliards de dollars de placements japonais en titres étrangers.

[4Anton Brender et Florence Pisani, « Vers une guerre des monnaies ? », dans Alternatives économiques, juin 2007.

[5L’euro a augmenté de 60 % par rapport au dollar entre son point le plus bas de 2001 et le printemps 2007 ; il a battu son record de 1,35 dollar en avril 2007 et a continué d’augmenter  ; il était coté au taux de 1,36914 dollar au 31 juillet 2007.

[6Sandra Moatti, « L’euro fort en procès », dans Alternatives économiques, juin 2007.

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