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Chirurgie, lifting et autopsie

Dans ce curieux pays, cette automnale floraison de drapeaux tricolores dégage un curieux parfum de deuil national. Et même un trou de cul peut aujourd’hui présenter les informations à la radio.

Noir, jaune, rouge. Dans ce curieux pays, où l’on pavoise plus souvent les fenêtres à la mort des rois qu’aux victoires des Diables Rouges, cette automnale floraison de drapeaux tricolores dégage un curieux parfum de deuil national. De chrysanthèmes de saison. Ainsi, même les actes de résistance prennent parfois, chez nous, des allures d’enterrement. « Le soldat belge sortant du tombeau », au deuxième vers de l’immortelle Brabançonne, n’incarnait-il pas déjà, « après des siècles d’esclava- a-age », une armée de zombies bâtissant leur royaume ? On naît et on meurt souvent au milieu des fleurs - dans le même hôpital.

Noir, jaune, rouge (bis). Quand j’ai écrit « Le pays petit », en 1979, je pensais célébrer la renaissance d’une identité. Belge et francophone. Wallonne, peut-être. Je n’imaginais pas que, depuis, la Belgique n’en finirait pas de mourir - comme ces éternels grands malades qui enterreront pourtant, un jour, leur médecin et leurs infirmières. Vingt-cinq ans plus tard, mes quatrains nostalgiques et prophétiques me semblent donc avoir retrouvé une étrange actualité. Quel sera, in fine, le titre du film ? Ce « pays joyeux à la bouche gourmande / Quand le ciel est flamand et la lune romande...  » ou ces « ...deux pays / Tombés par accident dans un trou de l’Histoire » ? Les deux, mon général ! Dans la foulée du spectacle Cabaretje [1], qui célèbre le 177e anniversaire de la Belgique, j’ai enregistré une nouvelle version de cette chanson. Elle devrait être « dans les bacs » à la mi-décembre [2].

Méditation. Quand on accroît le pouvoir d’achat des pauvres, on relance l’économie par la consommation. Un pauvre, ça bouffe et ça dépense. Quand on fait des cadeaux fiscaux aux riches - dont tous les besoins matériels sont couverts depuis longtemps -, on vide seulement les caisses de l’Etat. Un riche, ça ne consomme plus : ça place et ça spécule. Qu’est-ce qui est le plus « utile » à la collectivité ?

Recyclage. Oukaïdï ! Alleluia ! Fiers et contents qu’ils sont, les socialistes français ! Candidat malheureux à l’élection présidentielle, le socialiste Strauss-Kahn vient d’être élu, avec la bénédiction de Bush, de l’Europe et de Sarkozy, à la tête du Fonds monétaire international (FMI). Moi, ça me fait un drôle d’effet. Comme si Bart De Wever devenait bourgmestre de Liège, Albert Frère ministre de l’Environnement ou Benoît XVI animateur vedette de la Gay Pride. Car enfin, j’avais cru comprendre - comme le répètent tous les textes du Parti socialiste français depuis trente ans - que le FMI était la tête de pont du néolibéralisme monopolistique dans le monde. L’affreux gendarme monétaire qui allait asphyxier l’économie des pays pauvres, étrangler les hôpitaux et les écoles, affamer les campagnes et saigner les villes en imposant des cures d’amaigrissement aux anorexiques. Et c’est très probablement, d’ailleurs, ce que le FMI va continuer à faire sous la présidence Strauss-Kahn.
Que fait donc un tel homme à une telle place ? Pour ma part, j’y vois un signe supplémentaire du délabrement idéologique d’un parti « de gauche » dans les rangs duquel le très réac Nicolas Sarkozy a pu, aujourd’hui, aller pêcher 20% de ses ministres !

Refondation. Le sénateur Jean-Luc Mélenchon est, par contre, une des personnalités marquantes de l’aile gauche de ce parti [3]. L’incarnation d’un « socialisme historique » arc-bouté aux « fondamentaux  » de la gauche : la défense des classes populaires par le développement d’une économie mixte, des services publics forts, la réduction du temps de travail et la redistribution des richesses par l’impôt progressif (je résume ;-)). Dans un très intéressant bouquin  [4], il montre bien, textes à l’appui, comment la ligne « démocrate  » de Bill Clinton, importée en Europe par Blair et Schröder en 1999 (le « nouveau centre »), inspire aujourd’hui, en France, aussi bien François Hollande que Ségolène Royal. Jean-Luc Mélenchon semble à présent convaincu que cette mutation débouchera nécessairement sur la création, à la gauche des vieux partis sociaux- démocrates européens « recentrés », de nouvelles forces politiques - à l’exemple de Die Linke en Allemagne [5]. Qui a dit que l’Histoire était terminée ?

Hasta la victoria blablabla. J’ai failli avaler mon café de travers, l’autre matin à la RTBF, en entendant le journal parlé de 9 heures. Comme il est loin, le temps où le Nouvel Europe Magazine pouvait titrer sur « la RTB gauchiste » ! Pour le trentième anniversaire de sa mort, le journaliste de service a en effet présenté Che Guevara comme un être « froid et sanguinaire  ». Whoaw, le scoop ! Il n’était certes pas « pacifique et chaleureux », comme Georges Bush. Mais réduire le Che à ces deux épithètes me semble relever, au choix, d’une crasseuse ignorance ou d’une totale mauvaise foi. Les deux étant d’ailleurs cumulables. A défaut de déontologie, ce commentaire témoigne donc des progrès de la chirurgie esthétique : même un trou de cul peut aujourd’hui présenter les informations à la radio.

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Cabaretje, avec Eric Drabs et Claude Semal, mise en scène de Martine Kivits et Laurence Warin, au Théâtre royal de Namur, du 18 au 28 décembre (infos et réservations : 081 22 60 26).

[2Toutes les choses, avec, outre « Le pays petit », onze nouvelles chansons sur de superbes arrangements de Jean-Luc Fafchamps (CD produit par Sowarex / Franc’amour).

[4En quête de gauche, Balland, 2007.

[5Die Linke regroupe d’anciens communistes de RDA et l’ex-gauche du SPD regroupée autour d’Oskar Lafontaine.

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