Face aux ratés de la croissance, la « dématérialisation » et la « décroissance soutenable » sont doucement en train de gagner un petit monde. Afin que nos démocraties résistent aux chocs culturels qui se profilent, pourquoi ne pas s’organiser pour préparer nos sociétés à une « décroissance positive » ?
Eric Paredis, un économiste gantois, propose un schéma qui projette le Nord et le Sud de la planète en 2050. Derrière ce schéma se dessine un modèle culturel optimiste, soutenable, qui libère petit à petit les êtres humains de cette quête frénétique du « toujours plus ».
Le standard de vie étasunien sert
aujourd’hui de modèle planétaire.
Pour que les six milliards de terriens
puissent vivre selon ce modèle, il nous
faudrait quelques planètes de réserve. Or
nous n’avons pas cela en magasin.
Sur cette planète finie, où nous vivons
de plus en plus en interaction les uns avec
les autres, il s’agit donc de nous
débrouiller avec les ressources qui sont les
nôtres. Et il est évident, depuis le 11 septembre
2001, que si nous voulons arrêter
l’irrépressible montée des frustrations,
des guerres, du terrorisme et l’extension
à nos pays « développés » des zones de nondroit,
la mise en oeuvre d’un tout autre
modèle de développement s’impose
comme une nécessité.
En effet, sans progression rapide d’une
meilleure justice sociale globale, nos
espaces de liberté et de sécurité personnelle
iront s’amenuisant.
Redistribution mondiale
des cartes
Chaque homme sur terre devrait avoir
accès de manière égalitaire aux ressources
et au droit de polluer : c’est le postulat sur
lequel se base le modèle proposé par Eric
Paredis, un économiste qui travaille au
Centre pour le développement durable,
de l’université de Gand [1].
Si l’on accepte ce postulat, le Nord devrait
radicalement contracter ses prélèvements
de ressources, ainsi que ses rejets de substances
polluantes.Tandis que le Sud, de
son côté, pourrait bénéficier, pour se
développer, d’une plus grande part des
richesses naturelles de la planète. Si les
deux mouvements - de contraction d’une
part et d’expansion d’autre part - se
déroulent dans le même temps, le Sud
et le Nord pourraient se rejoindre, dans
un modèle durable pour les écosystèmes
terrestres, vers le milieu de ce siècle.
Dans cette vaste redistribution mondiale
des cartes,le Sud,qui est victime depuis des
décennies des prédations et des pollutions
du Nord, aurait même droit à une compensation.
Une sorte de « remboursement
de la dette écologique » que nous avons
contractée à son égard, en lui achetant des
matières premières à vil prix et en lui refilant
nos déchets, parmi lesquels les gaz à
effet de serre rejetés dans l’atmosphère.
organisée
de manière planétaire, chacun sait
où il se situe et vers où il va. Quand le chemin
à parcourir est tracé. Quand, au bout
du voyage, ce sont l’égalité des droits des
personnes et la survie des écosystèmes
qui sont visés. Alors, on peut considérer
que l’on part du bon pied. Et que beaucoup
de tensions pourront être apaisées.
« Décroissance » : le mot tabou
Comment organiser cette convergence
entre le Nord et le Sud, simultanément
à cette levée de la pression sur les écosystèmes,
alors que la population mondiale
va continuer à grimper de plusieurs
milliards d’habitants dans les décennies
à venir ?
A l’échelle internationale, en constatant
que les avancées écologiques que l’on
peut observer depuis quelques décennies,
ne compensent pas la destruction
accélérée des écosystèmes, beaucoup s’interrogent
aujourd’hui sur la crédibilité
du fameux « développement durable »,
modèle lancé à l’occasion du Sommet de
Rio, en 1992. Et certains le remettent
carrément en question, à l’instar de
Jacques Testart, biologiste de renom qui,
au printemps dernier, a démissionné de
la présidence de la Commission française
du développement durable [2] Motif :
« On est en train de traduire « développement
durable » en « croissance durable » ! Or le durable
n’est crédible que si la croissance de l’exploitation
de la planète est bloquée, c’est-à-dire
si les pays riches amorcent une décroissance
pour que les plus pauvres puissent croître sans
que l’équilibre mondial soit rompu. »
Le mot tabou, « décroissance », est lâché.
Pour la plupart des économistes, c’est le
début d’un scénario catastrophe. « La
conscience collective ayant intégré la croissance
comme fondement quasi religieux de la
modernité », constate Pierre Rabhi, « la
décroissance devient une sorte de schisme
régressif menaçant l’intégralité de tout le système
[3]
Pourtant, l’idée iconoclaste de la « décroissance
soutenable » est doucettement en
train de gagner tout un petit monde : des
écologistes radicaux aux « casseurs de pub »,
en passant par des altermondialistes. Sur
le terrain strictement politique, l’idée est
« révolutionnaire » ou presque, tellement
elle va à l’encontre des dogmes de la mondialisation
ultralibérale dans lesquels, culturellement,
nous sommes tous empêtrés
: croissance, compétition, profit.
La « dématérialisation » et... le saut culturel !
Les partisans de la « dématérialisation »
sont sans doute un peu moins radicaux
que les « décroissants ». Pour ces scientifiques,
membres de centres de recherche
comme le Rocky Mountain Institute
(Colorado) ou le Wuppertal Institut (Allemagne),
il s’agit de « dématérialiser » le
plus possible nos besoins, en diminuant
radicalement notre consommation de
ressources naturelles, tout en augmentant
notre bien-être.
Cette thèse de la dématérialisation, expliquée
dans le livre « Facteur 4 », se fonde
avant tout sur la conviction que les avancées
technologiques actuelles et à venir
vont permettre de révolutionner la productivité
des ressources sur la planète
entière [4]. Mais ces partisans « d’un élan
joyeux contre les dinosaures technologiques
universellement répandus » insistent, eux
aussi, sur la remise en question du mythe
de la croissance et du sacro-saint Produit
national brut (PNB) comme critère
de prospérité.
Tout changement culturel est évidemment
angoissant. Pour calmer ses appréhensions,
on aimerait croire aux incantations
des gourous de l’économie, qui
parlent et reparlent encore de la relance
de la croissance. Mais adopter un point
de vue réaliste sur ces grandes questions
qui traversent nos sociétés aujourd’hui
conduit inéluctablement à accepter le
constat qu’il y a des limites à la surconsommation,
surtout si elle devient planétaire.
Que la croissance, qui connaît
des ratés depuis quelque temps déjà, finira
par s’arrêter. Et que la décroissance est
donc une réalité à venir.
Alors, pourquoi ne pas s’organiser pour
préparer nos sociétés à une « décroissance
positive » ? Non seulement pour que cette
situation ne nous rende pas malheureux
(en fait, la croissance rend-elle heureux ?),
mais surtout pour que nos démocraties
résistent aux chocs culturels qui se profilent.
Dans le contexte actuel de tensions et de
conflits planétaires (pour le contrôle des
ressources pétrolières par exemple), l’hypothèse
pessimiste à propos de l’avenir
pourrait bien être celle de la poursuite
de la croissance à tout prix, celle de la
spirale infernale de la compétition à couteaux
tirés et de la dégringolade sociale...
Car on sait à présent que la croissance,
telle qu’on la connaît depuis quelques
décennies, sert essentiellement à rendre
les riches plus riches. Donc à creuser les
écarts sociaux et à aviver les frustrations.
Le schéma proposé par le chercheur gantois
permet, au contraire, de nous inscrire
dans un modèle culturel optimiste,
combinant la « dématérialisation » à une
certaine « décroissance positive », libérant
petit à petit les êtres humains de cette
quête frénétique du « toujours plus ».
André Ruwet
[1] Les travaux d’Eric Paredis
se basent notamment sur
ceux d’Aubry Meyer, du
« Global Commons
Institute » (Grande-
Bretagne).
[2] Lire notre dossier :
« Maldéveloppement
planétaire : comment
renverser la vapeur ? ».
[3] Pierre Rabhi est
agronome, auteur et
conférencier. Il fut
candidat aux dernières
élections présidentielles
en France. Voir « Silence »,
n° 287, septembre 2002.
[4] Par Ernst von Weizsächer,
Amory et Hunter Lovins,
Editions Terre vivante,
1997.
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