Bilan et perspectives du Forum social mondial à Mumbay (Bombay), par Isabelle Delforge qui, du Brésil à l’Inde, suit de près le mouvement altermondialiste.
En contrepoint, André Ruwet jette un pont entre les réalités que nous vivons ici, chez nous (où l’Etat paie pour que les marchandises puissent prendre l’avion !), et celles qu’endurent les populations du Sud de la planète.
Pour ceux qui s’étaient déjà confortablement
installés dans la rencontre
très occidentale de Porto Alegre,
au Sud du Brésil, le Forum de Mumbay
fut un véritable électrochoc.
Hallucinant carnaval des luttes contre l’oppression
Du 16 au 21 janvier derniers, les masses,
les formidables masses de l’Inde et de
toute l’Asie, ont envahi le grand rassemblement
annuel du mouvement altermondialiste.
Elles l’ont pris d’assaut, le
confrontant soudain aux pires réalités
sociales de notre grande planète. D’un
forum intellectuel, elles ont fait un hallucinant
carnaval des luttes contre l’oppression.
Les hors-castes ont manifesté
par centaines, dansant pieds nus dans les
rues du site industriel aménagé pour l’occasion.
Dans un tohu-bohu indescriptible,
leurs cortèges croisaient les manifestations
de syndicats coréens, les
processions de moines tibétains, les défilés
de peuples indigènes et les manifestations
de femmes d’un peu partout. La
nuit, ils dormaient sous les étoiles, sur
l’immense esplanade prévue pour les
concerts et les événements publics.
Durant le Forum, de grands hangars
industriels et des centaines de salles en
toile de jute accueillaient quelque
2.000 conférences et ateliers, rassemblant
jusqu’à 120.000 personnes dans
un chaos bigarré, à l’image de la vitalité
et de la diversité des mouvements sociaux
du monde entier.
Alors que la poussière retombe à peine sur
le site de Mumbay, quelques grandes évolutions
émergent de cette quatrième rencontre
du mouvement altermondialiste.
De plus en plus
anti-impérialiste
D’abord caractérisé par son opposition à
une certaine forme de mondialisation, le
mouvement devient de plus en plus clairement
anti-impérialiste. A Porto Alegre,
les effets dévastateurs du processus d’intégration
économique mis en oeuvre sous
la conduite de l’Organisation mondiale
du commerce (OMC) et des autres institutions
financières internationales
constituaient la cible principale.
Aujourd’hui, même si ces thèmes restent
dominants, l’opposition à la guerre prend
le dessus. La contestation du modèle économique
s’inscrit désormais dans la
dénonciation de la politique hégémonique
des Etats-Unis et de leurs alliés. Cette
année, le mouvement antiguerre était particulièrement
dynamique, alors qu’il y ail était presque invisible à Porto Alegre.
Pour se convaincre de cette nouvelle
donne, il suffisait de voir le nombre de
manifestations, de t-shirts, de bannières
et de slogans contre le président Bush, qui
circulaient à Mumbay. Vous pouviez
même acheter un porte-bic où le fessier
du président des Etats-Unis servait de
support à votre stylo...
Montée en puissance des mouvements sociaux
Ensuite, Mumbay a assisté à la montée
en puissance des mouvements sociaux.
Les masses de militants n’étaient cette
fois pas dominées par les professionnels
des organisations non gouvernementales
(ONG) et les activistes des classes
moyennes. Les rues et les salles de réunion
étaient pleines de paysans acculés au suicide
par des politiques agricoles intenables,
de femmes rescapées des terribles
discriminations qu’elles subissent en Asie
du Sud ou de populations expulsées pour
faire place à de grands projets « de développement
». Le Forum, c’était eux. Ils
en sont devenus la sève et le sang.
Dans la foulée, les thèmes abordés se rapprochaient
beaucoup plus de la réalité
de ces populations asservies et de leurs
luttes pour survivre. A ce niveau, on ne
discute plus des réformes à apporter à
l’OMC, on parle d’émancipation et de
transformation radicale de la société.
La nécessité de passer des paroles à l’action
Ce grand plongeon asiatique a également
précipité le débat sur le fonctionnement
et l’avenir du Forum. Depuis sa naissance,
ce rassemblement se présente
comme un espace ouvert, de rencontres
et d’échanges. Aujourd’hui, au sein du
forum, il existe différentes façons d’envisager
cette ouverture. Certains le considèrent
comme un espace « neutre », qui
ne prend pas de position politique et qui
ne s’exprime pas au nom de la société
civile mondiale. Mais nombreux sont
ceux qui voient en ce point de rencontre
un lieu de convergence et de formation
de plates-formes politiques communes.
Les mobilisations de masse de Mumbay
poussent dans cette direction, elles rappellent
bruyamment la nécessité de passer
des paroles à l’action. A l’avenir, tel
est bien le défi que devra relever cette
grande agora des luttes et des résistances,
alors que le Forum retournera à Porto
Alegre pour sa cuvée 2005.
Dans ce nouveau contexte, le slogan « Un
autre monde est possible », qui avait donné
tant de force aux rencontres précédentes,
semble perdre de sa puissance. A Mumbay,
l’heure n’était pas à la recherche d’un
autre monde. Devant la force des populations
exclues qui s’organisent, devant
leur radicalisme et leur détermination,
l’impression qui dominait était que nous
n’avions qu’un seul monde. Un monde
à occuper comme les paysans sans terre
prennent possession de centaines d’hectares
monopolisés par d’immenses propriétaires,
afin de nourrir leurs familles
et leurs communautés. Un monde à
prendre.
Isabelle Delforge
...les marchandises
prennent l’avion
Il existe un formidable écart entre les réalités
que nous vivons ici, chez nous, et celles qu’endurent
les populations du Sud de la planète.
Quelques repères.
La faim
24.000 personnes meurent de faim chaque jour
dans le monde, soit 1.000 personnes par heure.
Et les sommets internationaux n’y changent pas grand-chose.
L’eau potable
Un tiers de la population mondiale est privé d’accès à l’eau potable,
dont la moitié de la population subsaharienne.
Les revenus
Sur les 6 milliards d’habitants que compte la planète, 1,2 milliard disposent
de moins d’un dollar par jour pour vivre. 60% de ces personnes
vivent en Asie du Sud et en Afrique subsaharienne. Deux autres milliards
de personnes sont à peine mieux loties.
Le climat détraqué
Selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD),
96% des décès imputés à des catastrophes liées aux changements climatiques
se produisent aujourd’hui dans le monde en développement.
Les dommages matériels sont pour leur part estimés à 50 milliards de
dollars par an. Ils devraient tripler pour atteindre 150 milliards de dollars
par an au cours de la prochaine décennie.
La biodiversité en péril
Un million d’espèces vivantes sont menacées par le réchauffement du
climat d’ici à 2050 : c’est la conclusion à laquelle aboutit une très sérieuse
étude, publiée en janvier dernier par le magazine scientifique « Nature ».
C’est la première tentative de modélisation de l’impact du réchauffement
sur la biodiversité. Selon que le réchauffement varie de 0,8 à 2°C en
moyenne, le pourcentage d’espèces menacées varie de 17 à 37%. En
quoi cela nous concerne-t-il ? L’être humain ne peut vivre sans biodiversité,
tout simplement !
...et pendant ce temps-là, les marchandises prennent l’avion
DHL, géant du fret aérien, met la pression sur le gouvernement belge
pour qu’il finance l’infrastructure nécessaire à l’extension de ses activités.
Alors que la lutte contre l’effet de serre devrait être une priorité
absolue, on peut légitimement se demander si le transport de marchandises
par voie aérienne est un mode de développement économique
durable. Surtout quand il s’effectue la nuit, dans l’un des pays les plus
densément peuplés de la planète. Certes, nous avons besoin de créer
des emplois. Mais nos logements sont largement à rénover, nos sources
d’énergie sont à reconstruire. L’éducation, la santé, la culture... manquent
cruellement de moyens humains, qui contribueront à créer les
vrais emplois de demain.
Sans nourriture, sans eau potable, sans infrastructures sociales, une large
frange de la population mondiale survit dans le dénuement quasi complet.
Sur cette terre, s’il est bien une chose dont nous ne manquons pas,
c’est de travail [1].
Dans un contexte de crise du développement humain et de grave perturbation
du climat, tant que les politiques paieront pour que les
marchandises (non urgentes) prennent l’avion, ce sera le signe que les
priorités sont inversées.
Reste à les mettre à l’endroit !
André Ruwet
(Sources : [www.novethic.fr] ; [www.undp.org] ;[www.worldbank.org])
[1] Pour ce qui concerne les moyens financiers : voir l’important dossier que nous consacrons
à la justice fiscale, dans ce numéro.
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