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Mai 68, reviens !

C’est sans doute le point faible de la démocratie : la majorité des électeurs sont cons. Il faut un permis pour conduire une Ford, une Renault ou une Fiat. Mais on peut visiblement voter pour Bush, Sarko ou Berlusconi avec le cerveau d’un allume-cigare et l’esprit critique d’un essuie-glace.

Ils sont vraiment devenus trop cons…

Elections, piège à cons [1]. Après la double busherie T-steak (bien saignants, les Irakiens) et l’épidémie de sarkozite gauloise (bien cuits, les pigeons), les Italiens viennent donc, pour la troisième fois, de plébisciter la berlusconnerie romaine. Sidérant. C’est sans doute le point faible de la démocratie : la majorité des électeurs sont cons. Il faut un permis pour conduire une Ford, une Renault ou une Fiat. Mais on peut visiblement voter pour Bush, Sarko ou Berlusconi avec le cerveau d’un allume-cigare et l’esprit critique d’un essuie-glace.

Que mille fleurs s’épanouissent. Ce paragraphe vous a fait rire ? Vous avez tort : il est vraiment très con. Les électorats français et italiens sont même, historiquement, parmi les plus conscients et les plus subtils du monde. Alors, quoi ? Si ce n’est pas de la bêtise, qu’est-ce ? De l’idéologie. De la propagande. Bush, Sarko et Berlusconi ont ceci en commun : des amis dans les affaires, un pied sur la presse et un coude sur l’odieux visuel. Du pognon et des médias. Ça tombe bien, car leur équation est difficile. Comment, en effet, se faire élire par une majorité de pauvres et de salariés, quand on est soi-même l’ami des riches et des rentiers ? Réponse : en remplaçant le débat d’idées par des spots publicitaires (Bush et ses « armes de destruction massive »). En pervertissant le sens des mots (Sarko s’appropriant Jaurès et « la France qui se lève tôt »). Ou en présentant, en modèle, quelques success stories qui feront rêver dans les chaumières. Des romances individuelles fondées sur le « mérite », le travail et la chance. Exemple type : Rachida Dati, petite fille des banlieues défilant en Prada dans les ors de la République. Pourquoi s’opposer aux milliardaires si l’on peut soi-même en devenir un [2] ?

Jouir sans entraves. Madame La Poste / De Post vient de m’envoyer un charmant courrier pour son service Select Post : « Par expérience, nous savons que vous recevez de nombreux envois publicitaires et qu’ils ne rencontrent pas forcément tous vos intérêts. » Oui, Madame De Post, c’est même un euphémisme. On se dit : chic ! Plus besoin de raser une forêt pour me raser la poitrine. Je vais enfin tarir cette diarrhée publicitaire à la source ! Phrase suivante : « C’est pourquoi notre service Select Post a été conçu pour que, désormais, vous receviez davantage de courrier publicitaire qui vous intéresse réellement » (dans cette phrase, le mot important est « davantage »). Suivent 14 pages de questionnaire énumérant plus de 500 marques, produits et centres d’intérêt. On nous promet des coupons et des échantillons : Whiskas, Tampax, langes et frites surgelées. On sonde notre santé et notre éthique : feng shui, « assurance funérailles », banque Triodos et Association des artistes peignant de la bouche et du pied [3]. Grand Prix de la Question la Plus Conne (p. 9, question 12) : « Avez-vous un autocollant “pas de publicité” sur votre boîte aux lettres ? » Le premier qui essaye de mettre des frites surgelées dans ma boîte aux lettres, il va voir sa gueule à la récré !

Feu sur le quartier général ! L’objectif de l’opération est limpide : Madame La Poste/De Post va se constituer un fichier en béton qu’elle vendra ensuite à toutes les sangsues qui voudront lâcher leurs chiens sur notre portemonnaie. Madame La Poste est très fière : elle a déjà reçu, dit-elle, 600.000 réponses (le consommateur belge est parfois aussi con que l’électeur italien). Le tout étant présenté comme un service à la clientèle qui va « vous faciliter la vie et vous faire gagner du temps ». Ben, tiens ! Et vous livrez aussi la vaseline par retour du courrier ? Ne croyez pourtant pas que Madame La Poste se moque de votre avis. Au chapitre « Votre opinion », paragraphe « Vous et votre courrier », vous avez ainsi le choix entre : « 1. Je lis toujours le courrier publicitaire que je reçois à mon nom ; 2. Je recherche activement les bons de réduction/promotion dans mon courrier ; 3. Je lis toujours le courrier publicitaire toutes boîtes que je reçois. » C’est curieux, je n’ai pas trouvé la phrase : « 4. Je flanque tout à la poubelle, sans même le lire, en injuriant La Poste, les consultants publicitaires et leurs sondages de merde. » Mai 68, reviens, ils sont vraiment devenus trop cons !

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Mon dictionnaire orthographique me signale que ce mot est « vulgaire ». Vu le sujet, j’espère néanmoins que vous m’en pardonnerez l’usage.

[2Lire à ce sujet le passionnant essai de Mona Chollet : Rêves de droite, défaire l’imaginaire sarkozyste, aux Editions Zones. Le texte est également disponible gratuitement en ligne sur www.editions-zones.fr. Extrait : « Dans le modèle marxiste, le travailleur est invité à se défaire de la mentalité servile et autodépréciative qui lui interdit de comparer son sort à celui des nantis, pour revendiquer sans complexes le partage des richesses. En même temps, il s’identifie à ses semblables, salariés ou chômeurs, nationaux ou étrangers, envers qui il éprouve empathie et solidarité. Le génie du libéralisme a été de renverser ce schéma. Désormais, le travailleur s’identifie aux riches, et il se compare à ceux qui partagent sa condition : l’immigré toucherait des allocs et pas lui, le chômeur ferait la grasse matinée alors que lui se lève à l’aube pour aller trimer… »

[3Authentique.

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