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Investir dans la souveraineté alimentaire

Rompre avec le modèle du « tout à l’exportation » et investir dans le développement rural et l’agriculture vivrière des pays pauvres : c’est la seule voie qui semble pouvoir assurer la souveraineté alimentaire des populations en développement.

En octobre 2007, Jacques Diouf, directeur de la FAO (l’organisation des Nations unies sur l’agriculture et l’alimentation), lançait un cri d’alarme : la hausse des prix agricoles, si elle continuait, risquait de provoquer des « émeutes de la faim » dans les pays en développement. Cette crainte s’est malheureusement vite muée en réalité.

La Banque mondiale à 180°

Ces dernières semaines ont vu se multiplier les mesures d’urgence prises par des gouvernements sous la pression des manifestations de rues. En 2007, la hausse mondiale des prix agricoles a été de 40% en moyenne selon la FAO, tendance qui s’est exacerbée début 2008. Selon la Banque mondiale, le prix des produits de première nécessité a progressé de 80% depuis 2005. Or, contrairement aux pays riches où la part de l’alimentation dans les revenus se situe entre 10 et 20%, elle atteint de 60 à 90% dans les pays en développement. Cette situation a provoqué une crise alimentaire généralisée et des « émeutes de la faim ».

La Banque mondiale a appelé en avril 2008 au lancement d’un new deal alimentaire mondial, notamment en investissant dans l’agriculture vivrière. C’est un tournant à 180 degrés par rapport aux politiques prônées jusqu’ici par la Banque et exacerbées à partir de 1995 par les règles de l’OMC. En effet, depuis le début des années 1980, la Banque mondiale a, dans le cadre des programmes d’ajustement structurel, incité les pays en développement à se désengager de l’agriculture vivrière et à se spécialiser dans l’exportation de cultures de rente, comme le coton, le cacao, le café ou les produits miniers. Ce modèle avait pour but d’augmenter les recettes d’exportation des pays pauvres, ce qui était censé leur permettre de payer leur dette extérieure et d’importer les excédents alimentaires à bas prix produits par le marché mondial.

Cette politique a, durant deux décennies, poussé les prix des matières premières vers le bas. Les pays pauvres se sont alors retrouvés dépendants des revenus d’exportation de leurs produits de rente (coton, cacao, café…) dont les cours ne cessaient de chuter sur les marchés mondiaux, ce qui a creusé les défi cits et empêché tout processus d’industrialisation. Pire, la faiblesse des investissements dans l’agriculture vivrière a empêché la productivité agricole d’augmenter. Les paysans n’ont pu concurrencer les exportations de produits alimentaires, souvent subventionnés, qui ont inondé les villes en développement à des prix inférieurs aux coûts de production locaux. Poussée à la faillite et à l’exode rural, une partie sans cesse croissante d’entre eux a été contrainte de tenter sa chance dans les villes pour trouver un emploi, le plus souvent dans le secteur informel. D’autres ont tenté de rejoindre clandestinement des pays riches sans cesse moins enclins à accueillir « toute la misère du monde ». En définitive, près de trois milliards de paysans ruraux et de travailleurs informels [1] survivent avec moins de deux dollars quotidiens.

Aux antipodes de la libéralisation

La hausse des prix agricoles provient du retournement du système : la faiblesse de la productivité agricole rend les pays en développement incapables de répondre à la demande accrue des pays émergents qui font face à une urbanisation galopante. La pénurie des stocks entraîne, selon la loi de l’offre et de la demande, une augmentation des prix. Du coup, ce ne sont plus seulement trois milliards de ruraux qui souffrent en silence de la pauvreté et de la faim, mais aussi un milliard de personnes vivant dans les bidonvilles et devenues incapables d’acheter les aliments désormais hors de prix.

Ce retournement des prix n’est pas neuf, puisqu’il avait déjà été constaté pour les produits céréaliers, en très forte hausse au milieu des années 1940 puis des années 1970. Mais il est exacerbé par les réalités de notre temps. Les changements climatiques aggravent les inondations et les sécheresses qui provoquent la destruction des récoltes. La culture des végétaux pour agrocarburants, prônée au nom de la nécessaire diminution des émissions de CO2, réduit les surfaces disponibles pour la production alimentaire et accroît la spéculation sur les marchés céréaliers, tandis que la hausse des prix pétroliers accentue la facture énergétique. Enfin, la crise financière incite les fonds d’investissement à placer leurs capitaux spéculatifs sur les marchés « refuges » des matières premières agricoles. C’est ce qui explique qu’après une hausse de plus de 50% en 2007, le prix du riz se soit littéralement envolé durant le premier trimestre 2008, passant de 8 à plus de 20 dollars les 100 livres sur le marché de Chicago (riz paddy non décortiqué) et enregistrant même une hausse de 40% en trois jours – fait sans précédent !

La distribution d’aide alimentaire d’urgence, indispensable à court terme, ne représente qu’un emplâtre sur une jambe de bois. Il est temps de rompre avec le modèle du « tout à l’exportation » et d’investir dans le développement rural et l’agriculture vivrière des pays pauvres, afin qu’ils utilisent à moyen terme les gains de productivité agricole pour diversifier leurs économies et développer un tissu industriel et tertiaire urbain. C’est la seule voie, aux antipodes de la libéralisation tous azimuts, qui semble pouvoir assurer le développement économique et la souveraineté alimentaire des populations en développement.

Par Arnaud Zacharie, secrétaire politique du CNCD-11 11 11

[1Travail peu qualifié, souvent familial et à échelle restreinte, facilement accessible, caractérisé par l’utilisation de techniques simples, de ressources locales et échappant à tout règlement.

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